Pourquoi trois tours ? La Casablanca qui voulait monter

Une politique urbaine, un terrain difficile et un architecte : anatomie d'une silhouette.

📑 Sommaire

    On regarde souvent l'Immeuble Assayag comme une pure invention formelle : trois tours dressées côte à côte, une silhouette qui accroche l'œil depuis le boulevard Hassan Seghir. La vérité est plus intéressante — cette forme est la réponse d'un architecte à une question que sa ville lui posait.

    L’Assayag vu du boulevard : trois corps dressés côte à côte, réunis au sommet
    Trois corps dressés côte à côte, distincts jusqu’au septième étage, réunis au-dessus : la silhouette que l’on prend pour un geste, et qui est une réponse.

    Une ville qui grandit en désordre

    Pour comprendre la commande, il faut mesurer la vitesse à laquelle Casablanca changeait. Vers 1850, la ville compte environ cinq cents habitants. Ils sont mille en 1857, neuf mille en 1885, treize mille en 1892, vingt et un mille en 1900 et au moins vingt-cinq mille en 1907. Puis l'accélération devient vertigineuse : cent vingt mille habitants en 1927, deux cent soixante mille en 1936.

    Une ville qui double, puis triple, ne peut pas continuer à s'étendre indéfiniment vers l'extérieur : les distances s'allongent, les réseaux coûtent cher, le foncier central devient rare et convoité. À un moment, elle doit apprendre une autre direction : la verticale.

    Recoudre le port et les affaires

    Dans les années 1920, les autorités ont un objectif précis : souder le quartier du port et le quartier des affaires en un tissu continu, sans couture au milieu. Entre les deux s'étend une zone en formation, ni tout à fait portuaire, ni encore vraiment centrale.

    Au printemps 1930, le secrétaire général du Protectorat, Eirik Labonne, pousse même un projet d’immeubles de 60 à 80 mètres face au port — il n’aboutira pas. L'idée n'a rien d'anodin sous ce climat et à cette date : bâtir haut oblige à repenser l'éclairage des étages, la ventilation des circulations, la montée de l'eau, l'évacuation des déchets — bref, toute l'économie technique d'un immeuble d'habitation.

    Une politique publique, cependant, ne construit rien par elle-même. Il faut un propriétaire prêt à immobiliser des capitaux considérables dans un bâtiment dont personne ne garantit qu'il trouvera preneur. Ce sera Moses Assayag.

    La réponse de Boyer : des tours à arcades

    Face à cette commande, Marius Boyer écarte la solution la plus simple — un bloc unique, massif, occupant toute la parcelle. Il imagine autre chose : des tours à arcades, réunies en un seul ensemble.

    Trois corps de bâtiment, séparés par d'étroits passages, s'élèvent côte à côte. Ils demeurent distincts jusqu'au septième étage, où ils se rejoignent enfin pour ne plus former qu'un seul volume. L'immeuble compte dix niveaux au-dessus des commerces du rez-de-chaussée : six étages d'appartements, un septième étage de studios au premier retrait, un huitième étage de garçonnières, de buanderies et de chambres de bonnes, puis deux niveaux de duplex à terrasses.

    Le dispositif est habile pour au moins trois raisons. D'abord, il donne à l'ensemble une présence urbaine que n'aurait jamais un bloc plat : de loin, on lit trois verticales, pas une masse. Ensuite, les passages entre les corps laissent entrer la lumière et l'air là où un immeuble compact n'aurait offert que des cours sombres. Enfin, chaque corps garde sa propre cage d'escalier — donc son autonomie : les logements sont isolés des parties communes sur trois côtés.

    L’Assayag vu du ciel : trois corps de bâtiment, les passages qui les séparent et la cour intérieure
    Vu du ciel, le dispositif se lit d’un coup : trois corps distincts, les étroits passages qui les séparent, la cour intérieure sur laquelle ils s’ouvrent. Au septième étage, l’ensemble se rejoint. Photo : Adnane Zemmama.

    Ce que la hauteur change pour l'habitant

    Monter n'a d'intérêt que si l'on gagne quelque chose. Ici, le gain est explicite. Les grandes verrières éclairent et ventilent naturellement les circulations verticales — un point critique quand l'immeuble atteint dix niveaux. De vastes terrasses sont ménagées côté rue, face aux logements ; en s'élevant, elles se déploient en trois niveaux successifs au septième étage, couronnés chacun par un appartement indépendant d'environ quatre-vingt-dix mètres carrés.

    Au huitième niveau, les bandeaux de fenêtres s'élargissent sur des buanderies communes encastrées entre les tours. Un vide-ordures dessert par ailleurs les étages. Autrement dit : la hauteur n'est pas seulement une manière de loger davantage de monde ; elle est ici mise au service du confort quotidien.

    Une ville qui apprend la verticale

    L'Assayag n'est pas seul dans ce mouvement. À quelques rues, l'immeuble Moretti-Milone, élevé en 1934-1935 par Pierre Jabin, dominera longtemps sa place de ses onze étages, annonçant la vague des immeubles de grande hauteur à l'entrée du quartier des affaires. Plus tard, en 1952, la Villa Paquet de Jacques Gouyon poussera l'exercice à seize niveaux, avec ses balcons ondulants.

    Entre ces bâtiments, l'Assayag conserve une singularité : il ne se contente pas de monter, il compose. Là où d'autres empilent des étages identiques, lui articule trois volumes, ménage des vides, dessine des couronnements. C'est une différence de méthode — et elle se voit encore aujourd'hui depuis la rue.

    Depuis une terrasse voisine, une personne regarde les tours de l’Assayag ; à droite, un immeuble de verre récent
    Depuis une terrasse voisine : les tours de 1930 et, à droite, le verre d’un immeuble récent. La ville a continué de monter autour.
    Les tours blanches de l’Assayag aperçues entre deux immeubles modernes, palmiers au premier plan
    Aperçues entre deux immeubles récents : les tours du sommet et leurs parapets ajourés. La ville a appris la verticale ; l’Assayag a gardé sa silhouette.

    Une échelle inédite

    Il faut enfin rappeler ce que représentait un tel programme en 1930. Les historiens de l'architecture le notent : l'ensemble atteint une échelle qui, à la même date, n'aurait pas été autorisée à Paris. La ville nouvelle de Casablanca offrait aux architectes une liberté réglementaire que les capitales européennes ne connaissaient plus — et cette liberté a produit, en une décennie, l'un des ensembles Art déco les plus denses au monde.

    Le vocabulaire architectural de cet ensemble est détaillé sur notre page Design et architecture.

    Dessin de l’Immeuble Assayag vu depuis l’angle du boulevard, trois corps à arcades et trois tours au sommet
    L’ensemble vu de l’angle, au trait : trois corps à arcades qui montent côte à côte et, au sommet, les trois « villas ». Illustration contemporaine.

    Foire aux questions

    Pourquoi l'immeuble a-t-il trois tours plutôt qu'un seul volume ?

    Pour faire entrer la lumière et l'air entre les corps de bâtiment, donner à chaque partie sa propre cage d'escalier — donc son autonomie — et offrir à la rue une silhouette verticale plutôt qu'une masse compacte.

    À quel étage les trois corps se rejoignent-ils ?

    Au septième étage. Au-dessus, l'ensemble ne forme plus qu'un seul volume, avec des terrasses en gradins et des appartements de couronnement.

    Qui a encouragé la construction en hauteur à Casablanca ?

    Le Protectorat, à la fin des années 1920, pour relier le quartier du port à celui des affaires ; au printemps 1930, son secrétaire général, Eirik Labonne, propose des immeubles de 60 à 80 mètres face au port. Très contesté, le projet n’aboutira pas.

    L'Assayag était-il le plus haut immeuble de la ville ?

    Non. L'immeuble Moretti-Milone (1934-1935) atteint onze étages, et la Villa Paquet (1952) seize. L'Assayag se distingue moins par sa hauteur que par la composition de ses trois tours.

    Source : Jean-Louis Cohen et Monique Eleb, « Casablanca. Mythes et figures d'une aventure urbaine », Éditions Hazan.

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    Alex Bego, L'Immeuble Assayag · Casablanca.

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