Il y a, sous l'Immeuble Assayag, des salles que personne n'était censé voir. Elles abritaient l'incinérateur, la chaufferie, les bassins d'eau — tout ce qui faisait fonctionner un immeuble de dix étages au début des années 1930. En mai 2025, dix artistes y ont accroché leurs œuvres.
Chez Marius, ou la seconde vie des sous-sols
Le lieu porte le nom de l'architecte : Chez Marius, en hommage à Marius Boyer. L'idée est venue du syndic, qui a proposé aux copropriétaires de rendre à la vie collective des locaux techniques devenus inutiles. L'assemblée générale a dit oui. Depuis, les sous-sols du 18, boulevard Hassan Seghir accueillent expositions, lectures et spectacles, dans un immeuble classé A+, la catégorie la plus haute de l'inventaire du patrimoine casablancais.
Ce n'était pas un coup d'essai. Dès 2023, l'immeuble avait ouvert ses parties communes pour les Journées du Patrimoine, sur le thème du matrimoine : danse, théâtre, performances visuelles et un café littéraire dédié à la mémoire de Monique Eleb, disparue le 26 mai de cette année-là.
Elle n'avait pas été choisie au hasard : Monique Eleb habitait l'immeuble. Née à Casablanca, sociologue de l'habitat, elle partageait son temps entre la résidence et Paris, où elle enseignait à l'École nationale supérieure d'architecture Paris-Malaquais. Avec Jean-Louis Cohen, elle avait consacré douze ans à l'histoire de la ville ; leur livre reste aujourd'hui encore la principale source écrite sur ce bâtiment. Autrement dit : l'ouvrage de référence sur l'architecture casablancaise est cosigné par une habitante de l'Assayag.
« Citadelle », trois jours de mai
Du 12 au 18 mai 2025, Casamémoire organisait la quatorzième édition des Journées du Patrimoine de Casablanca. Le thème tombait à pic pour l'Assayag : « Art déco, entre héritage et modernité », à l'occasion du centenaire de l'Exposition internationale des arts décoratifs de Paris, en 1925. Plus de cinquante activités gratuites étaient proposées à travers la ville.
C'est dans ce cadre que s'est tenue « Citadelle ». Visites guidées le vendredi de 18 h à 22 h, le samedi de 10 h à 22 h, le dimanche de 10 h à 18 h ; vernissage le samedi soir. Dix artistes réunis par le collectif écriture automatique, avec livre_moi et Casablanca Courts-Circuits :
Khalil Nemmaoui, Ilias Selfati, Hicham Matini, Badr El Hammami, Abderrahman Doukane, Hakim Benchekroun, Anass Guermouj, Mohamed Noujmi, Alexis Logié et Brahim Benkirane.
La distribution n'a rien d'anodin. Khalil Nemmaoui, né en 1967 dans le Moyen Atlas, photographe autodidacte, a reçu le prix de la Francophonie aux Rencontres de Bamako pour sa série La Maison de l'Arbre. Badr El Hammami, né en 1979 et installé à Marseille, travaille depuis des années sur les frontières, la migration et la mémoire — il a exposé au Musée Reina Sofía et à Manifesta 13.
Ilias Selfati vient offrir une œuvre
Né à Tanger en 1967, Ilias Selfati sort diplômé de l'Institut des beaux-arts de Tétouan en 1991, puis passe par la Faculté des beaux-arts de Madrid, où il se forme à la gravure auprès de Mitsuo Miura et à la peinture auprès de José Hernández. Il vit et travaille à Tanger.
Ses œuvres figurent dans la collection Saatchi & Saatchi à Londres et dans celle de Bank Al-Maghrib. Il a participé à l'exposition inaugurale du Musée Mohammed VI en 2014, à la Nuit Blanche parisienne en 2015, à la première Biennale de Rabat en 2019.
Il n'est pas venu à l'Assayag pour accrocher un tableau. Il est venu offrir une œuvre à l'immeuble, peinte à même le mur du sous-sol.
Des chevaux sans oreilles ni queue
Qui connaît le travail de Selfati reconnaît immédiatement le motif. Les chevaux sont sa signature depuis des années : des silhouettes noires réduites à l'essentiel, sans oreilles ni queue, nées des souvenirs d'enfance de l'artiste dans la région d'Ahfir, au nord du Maroc.
Sa méthode tient autant du retrait que de l'ajout : il construit puis efface, jusqu'à ce que la forme atteigne ce seuil où il en reste juste assez pour qu'on reconnaisse un cheval, et déjà trop peu pour qu'il s'agisse encore d'une représentation. Ce sont des signes plus que des animaux.
Sur le mur de l'Assayag, le troupeau avance en file. À gauche, une bête immense occupe toute la hauteur ; puis les silhouettes rapetissent, se resserrent, se répètent, jusqu'à n'être plus que de petites marques à l'autre bout du mur. La peinture coule. Sous plusieurs chevaux, des formes de coupes ou de seaux recueillent les traînées noires. On dirait une procession qui s'éloigne.
Le 10 mai 2025
Pendant que se préparait l'exposition, une nouvelle est tombée. Le 10 mai 2025, à Bâle, Koyo Kouoh mourait d'un cancer diagnostiqué quelques semaines plus tôt. Elle avait 57 ans.
Née à Douala en 1967, élevée à Zurich, elle avait fondé RAW Material Company à Dakar en 2008, puis dirigé à partir de 2019 le Zeitz MOCAA du Cap, qu'elle transforma en l'un des grands musées du continent. En décembre 2024, la Biennale de Venise l'avait nommée commissaire de son édition 2026 : elle allait devenir la première femme africaine à diriger la manifestation. Sa conviction tenait en une phrase : il faut construire sa propre maison plutôt que de demander à entrer dans celle des autres.
« L'Afrique pleure »
Le lendemain, 11 mai, le collectif qui réunissait les artistes publiait une photographie de la fresque en cours. Selfati, touché par le chagrin de ses hôtes, avait décidé de dédier l'œuvre à Koyo Kouoh. Elle porte un titre : « L'Afrique pleure ».
Le message se terminait par une formule qui n'est pas de l'artiste : « Les morts ne sont pas morts ». C'est le vers le plus célèbre des Souffles de Birago Diop, poète sénégalais — du pays où Koyo Kouoh avait bâti sa première institution.
Selfati et Kouoh étaient nés la même année, en 1967.
Ce qu'un immeuble peut encore faire
Rien de tout cela n'a été relayé par la presse. « Citadelle » a duré trois jours et n'existe, à ce jour, que dans les photographies de ceux qui y étaient. C'est aussi pour cela que cette page est écrite.
Il faut mesurer le trajet. Un immeuble d'habitation élevé en 1930, dont les sous-sols abritaient une chaufferie et un incinérateur, devient quatre-vingt-treize ans plus tard le lieu où un artiste marocain rend hommage, sur un mur brut, à la commissaire qui allait porter l'art africain à Venise. Le patrimoine n'y est pas un décor à visiter : c'est un endroit où il se passe encore quelque chose.
Pour prolonger, voir Événements et Culture et la galerie.
Foire aux questions
Qu'est-ce que « Chez Marius » ?
C'est l'espace culturel aménagé dans les sous-sols de l'Immeuble Assayag, au 18, boulevard Hassan Seghir. Ces salles abritaient à l'origine les installations techniques du bâtiment : incinérateur, chauffage, bassins d'eau. Les copropriétaires ont voté leur ouverture à la vie culturelle. Le nom rend hommage à l'architecte Marius Boyer.
Quand a eu lieu l'exposition « Citadelle » ?
En mai 2025, pendant la quatorzième édition des Journées du Patrimoine de Casablanca, organisées par Casamémoire du 12 au 18 mai sur le thème « Art déco, entre héritage et modernité ». L'exposition réunissait dix artistes, avec des visites guidées du vendredi au dimanche et un vernissage le samedi soir.
Qui est Ilias Selfati ?
Un artiste marocain né à Tanger en 1967, diplômé des beaux-arts de Tétouan puis de Madrid. Ses chevaux stylisés, sans oreilles ni queue, sont devenus sa signature. Ses œuvres figurent notamment dans la collection Saatchi & Saatchi et celle de Bank Al-Maghrib.
À qui la fresque est-elle dédiée ?
À Koyo Kouoh, commissaire d'exposition née à Douala en 1967, directrice du Zeitz MOCAA du Cap et première femme africaine nommée à la tête de la Biennale de Venise, morte le 10 mai 2025 à Bâle. L'œuvre s'intitule « L'Afrique pleure ».
Sources : comptes des organisateurs et des artistes ; Casamémoire, programme des Journées du Patrimoine 2025 ; le360, « Un espace culturel dans les sous-sols de l'immeuble Assayag » ; galerie Abla Ababou et Diptyk pour la biographie d'Ilias Selfati.
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