Pour comprendre ce que représente l'Immeuble Assayag, il faut regarder d'où venait celui qui l'a commandé — et ce que signifiait, à Casablanca, le simple fait de bâtir en hauteur.
Une communauté ancienne, une ville neuve
La présence juive à Casablanca accompagne la renaissance de la ville. Ils sont environ cent cinquante en 1832 ; ils seront près de cinq mille en 1900 — soit à peu près un quart de la population. Beaucoup viennent de Mogador, d'Azemmour ou de Rabat, attirés par le même essor commercial qui fait passer la ville de cinq cents habitants vers 1850 à plus de vingt mille en 1900.
Comme dans les autres villes marocaines, ils habitent un quartier propre à la médina : le mellah. Les enfants y étudient dans les écoles élémentaires juives, les hadarim. En matière de statut personnel, la communauté relève de ses rabbins et de la loi mosaïque ; pour le reste, elle dépend du caïd ou du cadi.
Le mellah et ses limites
Le quartier fonctionnait sous le régime de la dhimma, qui fixait des règles précises. Les maisons juives ne devaient pas dépasser en hauteur celles des musulmans. Les synagogues devaient rester plus basses que les mosquées. Et l'on ne pouvait pas posséder de terrain au-delà de sa propre habitation.
Il faut peser ce que signifie la dernière clause : elle interdit, littéralement, de devenir propriétaire foncier. Or c'est précisément par la propriété du sol que se construit une ville. Ces contraintes ont façonné un tissu urbain d'une densité extrême, et, dans les années 1920, l'état sanitaire du quartier préoccupe les autorités, qui ordonnent des démolitions partielles.
Les protégés : une brèche dans le système
Un mécanisme, cependant, permettait de contourner en partie ces limites : la protection consulaire. Les traités conclus avec les puissances commerçantes depuis le milieu du XVIIIe siècle exemptaient d'impôts et de corvées les courtiers au service des consuls et des négociants européens. Le traité franco-marocain de 1767 le formulait déjà noir sur blanc.
Le statut, transmissible à la famille, se répandit largement : en 1869, les seuls négociants français de Casablanca comptaient vingt-deux protégés et soixante-quinze métayers munis de certificats. En 1864, l'intervention de Moses Montefiore obtint pour les juifs marocains des garanties supplémentaires. Certains, après un séjour à Gibraltar ou à Oran, revenaient même avec un passeport britannique ou français.
Ce système a nourri l'émergence d'une bourgeoisie marocaine — tout en creusant, reconnaissons-le, les inégalités entre ceux qui en bénéficiaient et ceux qui en étaient exclus.
Le départ vers la ville nouvelle
C'est dans les années 1920 que le mouvement s'accélère : des familles juives quittent le mellah pour la ville nouvelle. Beaucoup s'installent dans le quartier de la Lusitania, au sud-ouest, dont Henri Prost — auteur du plan d'aménagement approuvé en 1917 — élargit les rues ; l'ensemble sera cité comme un exemple réussi d'urbanisme.
Le changement n'est pas seulement géographique, il est juridique et mental. Dans la ville nouvelle, on peut acquérir du terrain, construire librement et le faire à la hauteur que permet le règlement — c'est-à-dire, désormais, très haut.
Bâtisseurs de la ville nouvelle
Le résultat se lit encore dans le centre de Casablanca. Les propriétaires juifs y deviennent l'un des principaux groupes fonciers, et les immeubles portent souvent leurs noms : Lévy et Bendayan, dont Marius Boyer signe l'immeuble en 1928 ; Haim Bendahan, pour qui Edmond Brion élève en 1935 un ensemble que nous avons croisé parmi les voisins de l'Assayag ; les familles Benzaken, Coriat, Ettedgui ou Tolédano, qui font appel aux frères Suraqui.
Et, boulevard Hassan Seghir, Moses Assayag, dont l'immeuble s'élève sur dix niveaux — sept étages d'appartements, un étage de desserte, deux niveaux de penthouses en duplex — là où, une génération plus tôt, la hauteur de sa maison était réglementée par le statut de sa communauté.
Une communauté, une ville
Les chiffres disent l'ampleur du phénomène. En 1930, Casablanca compte environ 160 000 habitants, dont quelque 20 000 juifs marocains recensés. En 1952, la communauté atteint près de 75 000 personnes — un dixième de la ville. En 1960, 45 % des juifs du Maroc vivent à Casablanca.
Cette présence a laissé une architecture : écoles de l'Alliance israélite universelle, synagogues, ensembles de logements, et ces immeubles du centre dont les façades Art déco font aujourd'hui l'identité de la ville. L'Assayag en est l'un des témoins les plus visibles — et, sur ce site, nous continuons à en raconter l'histoire.
Foire aux questions
Qu'était le mellah ?
Le quartier juif de la médina. À Casablanca, il fut attribué par le sultan Moulay Slimane au début du XIXe siècle.
Quelles règles limitaient la construction dans le mellah ?
Sous le régime de la dhimma, les maisons juives ne devaient pas dépasser celles des musulmans, les synagogues devaient rester plus basses que les mosquées, et l'on ne pouvait posséder de terrain au-delà de sa propre habitation.
Quand la communauté s'est-elle installée dans la ville nouvelle ?
À partir des années 1920, notamment dans le quartier de la Lusitania, réaménagé dans le cadre du plan d'Henri Prost approuvé en 1917.
Combien de juifs vivaient à Casablanca ?
Environ 150 en 1832, près de 5 000 en 1900 (un quart de la ville), quelque 20 000 en 1930, près de 75 000 en 1952. En 1960, 45 % des juifs du Maroc y résidaient.
Sources : Jean-Louis Cohen et Monique Eleb, « Casablanca. Mythes et figures d'une aventure urbaine », Éditions Hazan ; Jean-Louis Cohen, « Casablanca la juive : Public and Private Architecture 1912-1960 », Quest — CDEC Journal.
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