Dans l'histoire architecturale de Casablanca, certains noms reviennent sans jamais occuper le devant de la scène. Ceux des frères Suraqui en font partie — et leur trajectoire éclaire un pan entier de la ville.
Deux praticiens venus d'ailleurs
Joseph et Élias Suraqui appartiennent à cette génération de professionnels juifs arrivés à Casablanca depuis Gibraltar et l'Algérie. Ils s'installent dans une ville en pleine expansion, où la croissance démographique réclame à la fois des immeubles de rapport, des maisons familiales et des équipements collectifs.
Bâtir pour les familles
Leur première clientèle est celle de leur propre communauté. On leur doit un immeuble de logements pour la famille Braunschwig en 1927, ainsi que plusieurs maisons pour les familles Benzaken, Coriat, Ettedgui et Tolédano — les mêmes noms que l'on retrouve parmi les commanditaires de la ville nouvelle.
L'école comme programme
Mais leur apport le plus durable est ailleurs. En 1927, ils construisent boulevard Moulay Youssef l'école Narcisse Leven, établissement de l'Alliance israélite universelle. Près de trente ans plus tard, en 1955, ils signent encore une école de l'Alliance.
Pour une communauté, l'école n'est pas un bâtiment comme un autre : c'est l'endroit où se décide la génération suivante. Que les mêmes architectes y reviennent à trois décennies d'écart en dit long sur la confiance qu'on leur accordait.
Loger ceux qui n'avaient rien
Les Suraqui ne travaillent pas seulement pour la bourgeoisie. En 1954, ils réalisent rue La Bruyère des logements destinés à la population juive modeste — celle qui, longtemps, n'avait pas quitté le mellah surpeuplé.
Ils ne sont pas seuls sur ce terrain : dès 1950, l'architecte Louis Zéligson, né à Bakou, élève une première barre de logements, et les recherches de l'atelier ATBAT-Afrique, autour de Georges Candilis, produisent en 1953 un prototype d'habitat pensé pour ces familles.
Une œuvre à deux échelles
C'est peut-être ce qui rend la trajectoire des Suraqui exemplaire : la même signature au bas d'une villa de famille et d'un immeuble de logements sociaux, d'une école et d'un immeuble de rapport. Une manière de rappeler que l'architecture d'une ville ne se joue pas uniquement dans ses façades les plus photographiées — même quand elles sont aussi belles que celles de l'Assayag.
Source : Jean-Louis Cohen, « Casablanca la juive : Public and Private Architecture 1912-1960 », Quest. Issues in Contemporary Jewish History (Fondazione CDEC).
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