La ville qui poussait comme un champignon

Entre 1907 et 1936, Casablanca change d'échelle — et invente l'urgence qui produira l'Assayag.

📑 Sommaire

    Un immeuble comme l'Assayag ne naît pas dans une ville tranquille. Il naît dans une ville qui manque de tout — et d'abord de place.

    Les chiffres d'une explosion

    La courbe démographique de Casablanca ne ressemble à aucune autre au Maroc. Cinq cents habitants vers 1850 ; mille en 1857 ; neuf mille en 1885 ; treize mille en 1892 ; vingt et un mille en 1900 ; vingt-cinq mille en 1907.

    Puis le rythme change de nature. En 1914, sur les cinquante mille Européens vivant au Maroc, trente et un mille se trouvent à Casablanca — dont la moitié de Français. Après la guerre, cette population passe de cent mille en 1922 à deux cent cinquante mille en 1936. Les observateurs de l'époque n'ont qu'une comparaison à la bouche : la ville pousse « comme une ville américaine ».

    Qui arrive, et pourquoi

    Les nouveaux venus ne forment pas un bloc. Il y a d'abord les Marocains des tribus de la Chaouïa, notamment les Mediouna sur les terres desquelles la ville a été bâtie ; puis, dans les périodes de prospérité, des migrants venus de régions plus lointaines — le Draa, le Souss. Beaucoup vivent de travaux occasionnels : journaliers, bateliers, manœuvres.

    Il y a ensuite les commerçants de Fès, moins nombreux mais influents, qui entretiennent des liens avec les maisons de commerce étrangères. Et les Européens : quinze en 1856, soixante en 1868, plus de deux cents en 1878, majoritairement espagnols et anglais à cette date — les Français ne représentent alors que 16 % de la colonie.

    Un même moteur les attire tous : une ville où l'on peut, en quelques années, bâtir une fortune ou simplement trouver du travail.

    Le port, question vitale

    Tout dépend du port. En 1912, le résident général Lyautey confie n'avoir « pas été convaincu » de l'opportunité d'un port à Casablanca — avant de se rendre à l'évidence : il était inévitable.

    La tempête de janvier 1913 tranche le débat : dix-sept barcasses, un remorqueur et trois navires de commerce sont détruits ou jetés à la côte. On ne peut plus faire transiter le commerce d'une métropole par une rade ouverte. Le 15 juillet 1919, on pose le premier kilomètre de la grande jetée ; Lyautey y prononce un discours resté célèbre.

    Le ciment, ou la condition matérielle

    Une ville qui monte a besoin d'une industrie qui suive. Dès 1913, on produit à El Hank des blocs de béton à partir de sable et de ciment, et l'usine de la Société des chaux et ciments du Maroc ouvre la même année à Casablanca.

    Ce détail technique est décisif : sans production locale de ciment, pas d'immeubles de huit ou dix étages. Les trois tours de l'Assayag, vingt ans plus tard, reposent littéralement sur cette industrie naissante.

    Une ville qui s'invente en désordre

    La croissance ne se fait pas sans heurts. Le résident ne dispose que d'une partie des terrains militaires pour les besoins de la construction administrative, dans une ville qui se développe de manière anarchique ; ce sont les grands chantiers publics qui devront à la fois ordonner ce « flot urbain » et occuper les chômeurs.

    L'architecte Albert Laprade, revenant à Casablanca après une longue absence, en reste frappé : boulevard rectiligne bordé de jeunes arbres près de la gare, avenue du général d'Amade, Grande Poste, place administrative, parc Lyautey — rien de tout cela n'existait dans la ville de terrains vagues et d'ornières qu'il avait connue.

    Ce que cela produit

    Mettons les éléments côte à côte : une population qui décuple, un port qui se construit, une industrie du ciment qui démarre, un foncier central de plus en plus cher, et des autorités qui encouragent la construction en hauteur pour souder le port au quartier des affaires.

    Dans ce contexte, un immeuble de dix étages n'est plus une extravagance : c'est une réponse. Restait à trouver quelqu'un pour la financer et un architecte pour lui donner forme.

    Foire aux questions

    Combien d'habitants comptait Casablanca avant sa croissance ?

    Environ cinq cents vers 1850, vingt et un mille en 1900 et vingt-cinq mille en 1907.

    Quand la ville a-t-elle connu sa plus forte croissance ?

    Après la Première Guerre mondiale : la population européenne passe de cent mille habitants en 1922 à deux cent cinquante mille en 1936.

    Pourquoi le port était-il si important ?

    Parce que toute l'économie en dépendait. La tempête de janvier 1913, qui détruisit plusieurs navires, précipita la décision ; les travaux de la grande jetée commencèrent en juillet 1919.

    Quel rôle a joué l'industrie du ciment ?

    Décisif : la production locale de blocs de béton et l'ouverture d'une cimenterie en 1913 ont rendu possibles les immeubles de grande hauteur des années 1930.

    Source : Jean-Louis Cohen et Monique Eleb, « Casablanca. Mythes et figures d'une aventure urbaine », Éditions Hazan.

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    Alex Bego, L'Immeuble Assayag · Casablanca.

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