On croit volontiers que Casablanca est une ville ancienne. Elle est surtout une ville recommencée — et son histoire tient dans trois noms.
Anfa, la cité disparue
Les historiens et géographes arabes l'appellent Anfa ; les cartes européennes en font Anafa, Anafe, Anif ou Nafe. Connue comme ville entre les XIIIe et XIVe siècles, elle exporte le blé — les sources portugaises parlent de « blé d'Anafil » — et une laine fine que les marchands génois apprécient.
Elle abrite aussi des corsaires. Ce sera sa perte : en 1468, les Portugais, mieux armés, détruisent la ville. Si complètement qu'au XVIe siècle, Léon l'Africain n'imagine plus aucun espoir de renaissance. Un historien moderne fait pourtant remarquer que l'acharnement même des sources à répéter ces destructions prouve, en creux, que la cité comptait : on ne s'obstine pas à détruire un lieu sans importance.
Trois siècles de silence
Suivent près de trois cents ans d'effacement. La ville n'est plus qu'un repère sur la côte, une étape pour les navires. Le consul de France à Salé, père du poète André Chénier, y voit « Anafé, qu'on appelle aujourd'hui Dar el-Beïda », habitée de quelques familles vivant dans des huttes.
Pour une ville, trois siècles de sommeil sont d'ordinaire une condamnation définitive. C'est ce qui rend la suite remarquable.
Dar el-Beïda : une ville décidée
Tout change à la fin du XVIIIe siècle. En 1769, le sultan Sidi Mohammed ben Abdallah reprend Mazagan aux Portugais, puis décide de relever l'ancienne forteresse d'Anfa pour compléter la défense atlantique entre Rabat et Mogador.
Il fait venir des maîtres génois. Une muraille de plus de quatre kilomètres, flanquée de bastions aux angles, enclôt l'espace destiné à devenir une ville — un chantier qui restera ouvert pendant près d'un siècle. Pour la peupler, le sultan y installe des garnisons et des populations venues du Souss et de la région de Mogador, et la dote de tout ce qui fait une ville : une mosquée, une medersa, un hammam, des fours et des moulins.
Il faut mesurer le geste : cette ville n'a pas poussé toute seule au fil des siècles. Elle a été voulue, planifiée, peuplée par décision politique.
1784 : l'ouverture commerciale
Le sultan ne s'arrête pas là. Le consul du Danemark rapporte qu'en 1784, le souverain conçoit le projet d'une nouvelle ville commerçante près de Dar el-Beïda : il annonce des facilités aux navires européens qui viendront les premiers, abaisse les droits de douane et signe des traités avec l'Espagne, l'Autriche et les États-Unis d'Amérique.
Les résultats ne se font pas attendre : une année de son règne verra plus de deux cent cinquante navires chargés entrer au port. Les greniers de Mers-Sultan permettent de stocker le blé les bonnes années pour le redistribuer les mauvaises — une politique de sécurité alimentaire dans un pays où l'irrégularité des pluies rendait les populations vulnérables aux crises frumentaires.
Le repli, puis la réouverture
Après la mort de Sidi Mohammed ben Abdallah, les troubles politiques et les crises alimentaires annulent presque l'élan. En 1814, Moulay Slimane interdit l'exportation du blé, de l'huile et des peaux, et frappe les importations de droits prohibitifs. Dans la première moitié du XIXe siècle, les observateurs étrangers ne voient plus là qu'un port secondaire.
Il faut attendre 1836 pour que Casablanca apparaisse dans les statistiques consulaires. La demande européenne en laine relance alors les affaires : en février 1856, trente-six navires mouillent en rade. La même année, le traité avec la Grande-Bretagne abolit les monopoles du sultan et réintègre durablement le Maroc dans le commerce international.
La ville que l'Assayag a trouvée
De cinq cents habitants vers 1850, la population passe à mille en 1857, neuf mille en 1885, vingt et un mille en 1900, vingt-cinq mille en 1907. Puis l'explosion du XXe siècle fera le reste.
C'est cette ville-là — mille fois recommencée, tournée vers la mer, peuplée par vagues successives — qui accueillera, en 1930, les trois tours de l'Immeuble Assayag. Quand on connaît le point de départ, l'audace de ce chantier prend une autre dimension.
Foire aux questions
Pourquoi la ville porte-t-elle trois noms ?
Anfa est le nom de la cité médiévale ; Dar el-Beïda (« la maison blanche ») celui donné après sa reconstruction au XVIIIe siècle ; Casablanca en est la traduction, popularisée par les Européens.
Quand la ville a-t-elle été détruite ?
En 1468, par les Portugais. Elle restera à l'état de ruine pendant près de trois siècles.
Qui a refondé la ville ?
Le sultan Sidi Mohammed ben Abdallah, à partir de 1769, avec l'aide de maîtres génois pour les fortifications.
Quand Casablanca s'est-elle rouverte au commerce international ?
Dès 1784 par décision du sultan, puis durablement à partir de 1836 et surtout après le traité de 1856 avec la Grande-Bretagne.
Source : Jean-Louis Cohen et Monique Eleb, « Casablanca. Mythes et figures d'une aventure urbaine », Éditions Hazan.
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