L'Immeuble Assayag appartient à la ville nouvelle, celle des années 1930. Mais à quelques centaines de mètres commence une autre Casablanca, plus ancienne — et singulière parmi les médinas marocaines.
Une ville de cinquante hectares
À la veille du débarquement de 1907, Dar el-Beïda tient dans une cinquantaine d'hectares ceinturés de murailles et compte environ vingt-cinq mille habitants. Les proportions surprennent : la colonie étrangère ne dépasse pas cinq cents personnes, et pourtant elle a déjà remodelé l'économie de la ville.
La cité se divise alors en trois quartiers. Tnaker, au nord-ouest, où des populations venues des campagnes vivent dans des habitations de roseaux. Le mellah, quartier juif attribué par le sultan Moulay Slimane au début du XIXe siècle. Et la partie la mieux aménagée, le long du port et au sud de la muraille, près de Bab es-Souk — la porte ouvrant sur le reste du pays.
Un cosmopolitisme de comptoir
C'est dans ce troisième quartier que se concentrent les bâtiments des étrangers : consulats d'Espagne, d'Angleterre, d'Allemagne et de France, comptoirs commerciaux, mais aussi cinq synagogues, une église espagnole, un Circolo Italiano, des écoles — parmi lesquelles celles des franciscains espagnols et de l'Alliance israélite universelle.
Le détail dit tout : dans une ville de vingt-cinq mille âmes, on trouve déjà quatre consulats et un club italien. Casablanca n'est pas une ville marocaine qui s'ouvre à l'étranger ; c'est un port où plusieurs mondes cohabitent depuis le début.
Vivre dans la médina vers 1900
Les témoignages de l'époque restituent un quotidien rude. Un Européen installé près du consulat d'Espagne décrit une ville sans rues pavées ni éclairage public : on circulait la nuit avec une lanterne, au risque d'essuyer un coup de feu du veilleur. Tout se déversait dans la rue. Un soir, rentrant tard, il trébucha sur un chameau endormi au milieu de la chaussée et fut projeté dans la boue par une ruade.
La vie, en revanche, était d'un bon marché saisissant : la location de la plus belle maison de la ville restait dérisoire au regard des prix européens. C'est aussi ce qui attirait les nouveaux venus.
Des façades qui regardent la rue
La différence architecturale saute aux yeux de qui connaît les villes de l'intérieur. Là-bas, les façades sont « aveugles », tournées vers le patio : la maison se protège du dehors. Ici, ouverte au commerce extérieur depuis le début du XIXe siècle et habitée par des étrangers, la médina montre des façades expressives, percées de fenêtres, ornées de portes et de grilles — un air de Tanger ou d'Essaouira.
À l'intérieur, en revanche, l'ordonnance reste marocaine : salons et décors traditionnels, zellige côtoyant des revêtements plus modernes. Deux cultures s'y superposent sans se contredire — une manière de faire que l'on retrouvera, une génération plus tard, chez les commanditaires de la ville nouvelle.
Un laboratoire de styles
Le plus frappant tient au mélange. On trouve dans la médina, dès le début du XXe siècle, du néo-mauresque, de l'Art nouveau et de l'Art déco — des langages qui trouveront ensuite leur pleine expression dans la ville nouvelle.
La médina est ainsi le brouillon d'une écriture que des architectes comme Marius Boyer porteront à maturité quelques rues plus loin. On peut la lire comme la première page du livre dont l'Assayag est un chapitre.
Ce qu'elle est devenue
L'histoire de la médina n'est pas seulement patrimoniale. Après 1907, la densité y augmente brutalement ; dans les années 1920, l'état sanitaire du mellah préoccupe les autorités, qui ordonnent des démolitions partielles, et une partie des habitants gagne la ville nouvelle.
Contrairement à d'autres médinas marocaines, restées à l'écart des chantiers du XXe siècle, celle de Casablanca a été prise dans le mouvement de la ville moderne. C'est ce qui la rend attachante — et fragile.
Foire aux questions
Quelle était la taille de la médina ?
Environ cinquante hectares ceinturés de murailles, pour quelque vingt-cinq mille habitants en 1907.
Quels étaient ses trois quartiers ?
Tnaker au nord-ouest, le mellah (quartier juif) et la partie la mieux aménagée, près du port et de Bab es-Souk, où se trouvaient les consulats et les comptoirs.
Pourquoi ses façades diffèrent-elles des autres médinas ?
Parce que la ville était ouverte au commerce extérieur et habitée par des étrangers : les façades comportent des fenêtres et des décors, là où les villes de l'intérieur présentent des murs aveugles.
Quels styles y trouve-t-on ?
Un mélange de néo-mauresque, d'Art nouveau et d'Art déco, dès le début du XXe siècle.
Source : Jean-Louis Cohen et Monique Eleb, « Casablanca. Mythes et figures d'une aventure urbaine », Éditions Hazan.
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