Vivre sur le toit : les terrasses de Casablanca et de l’Assayag

Se reposer, faire du sport, sécher le linge, cuisiner l’été, dresser les cabanes de Souccot : à Casablanca, le toit est une pièce de la maison. Ce que les historiens y ont lu, et ce qu’en a fait l’Assayag.

📑 Sommaire

    À Casablanca, le toit n’est pas une couverture : c’est une pièce. En 1939, l’architecte Adrien Laforgue le résume à sa manière — la tente est un prisme, la noualla une pointe, mais toutes les habitations du Maroc, jusqu’aux casbahs, « offrent la ligne horizontale de leurs terrasses », et l’art moderne, dit-il, « trouve sa formule dans les terrasses ». L’Immeuble Assayag, avec ses terrasses en gradins, ses buanderies ouvertes sur le ciel et ses « petites villas » du sommet, appartient à cette Casablanca qui vit en plein air.

    Terrasses en gradins de l’Immeuble Assayag vues d’en bas : plantes, garde-corps et pergola au sommet, sur ciel bleu
    Terrasse de l’Assayag : arbuste en pot, balcon à garde-corps noir et une tour blanche au fond

    Le toit plat, une évidence marocaine

    Les traditions constructives du Maroc conduisent si naturellement à la terrasse, écrivent Jean-Louis Cohen et Monique Eleb, que les rares toits en pente surprennent. Quand Buan et Beaufils coiffent l’immeuble Faucherot d’une toiture mansardée en béton armé, la revue Chantiers nord-africains lui reconnaît une « séduction incontestable » tout en notant qu’elle rompt délibérément avec la tradition casablancaise ; une villa au toit à pentes multiples n’est sauvée, aux yeux de la même revue, que par ses redans, qui ménagent un large balcon aux agréments d’une terrasse.

    En Europe, à la même époque, le toit-terrasse fait débat : en France comme en Allemagne, partisans du toit en pente et partisans de la toiture plate s’affrontent. Au Maroc, l’unanimité règne. Jean Cotereau, qui milite à Alger pour une architecture méditerranéenne, juge la terrasse « logique à tous points de vue » : contre-indiquée sous les brouillards et les neiges, où les « amateurs de cubes » l’imposent à tort, elle est « éminemment pratique » au Maghreb. Les écrivains coloniaux, Pierre Loti, les frères Tharaud, prêtent une poésie particulière à ces terrasses ; Claude Farrère en décrit l’usage à ses lecteurs — une plate-forme cimentée en pente douce, des rigoles pour la pluie, des murets faciles à enjamber, et chaque soir, au coucher du soleil, les femmes qui montent bavarder de terrasse à terrasse.

    Car vivre dehors, sur la terrasse, sous la pergola ou au balcon, est un usage inscrit dans la culture marocaine, où le toit-terrasse compte parmi les lieux importants de la vie domestique et sociale des femmes. Dès la fin des années 1920, les immeubles à terrasses ou à retraits se répandent dans la ville nouvelle : les architectes répondent à une demande qu’ils comprennent, en puisant dans les modèles parisiens et méditerranéens.

    Quatre usages d’un même toit

    Cohen et Eleb lisent sur les toits de Casablanca quatre usages distincts, mais compatibles.

    • Le repos et la sociabilité. La terrasse se meuble : sièges, bars, fontaines, pergolas ; on la divise en coins selon sa taille.
    • Le corps et l’hygiène. Tous les observateurs y insistent, les Européens de Casablanca pratiquent le culte du corps, le sport et la gymnastique. S’aérer sans quitter chez soi passe pour une hygiène de vie : la terrasse rend aux poumons des citadins la surface de plein air que les toits leur retiraient.
    • La maison. Faire sécher le linge au soleil est censé assainir la maison et la débarrasser de ses microbes ; la terrasse sert aussi de seconde cuisine en été. Deux pratiques inscrites dans la culture marocaine.
    • La fête. Dans plusieurs quartiers, la terrasse accueille certaines célébrations — chez les juifs marocains, les rites commémorant la sortie d’Égypte, célébrés dans des cabanes en roseau : la fête de Souccot. Les historiens notent que cet usage sera pris en compte dans les années 1950, à l’heure de l’habitat « adapté » aux différentes cultures.

    Salons d’été

    Aux étages supérieurs, les grandes terrasses valorisent les pièces. Dans l’immeuble Liscia, boulevard de Paris, les salons et leurs annexes voient leur surface doublée : la terrasse fait office de salon d’été, où l’on reçoit le soir pour profiter de la fraîcheur retrouvée. Les terrasses agrandissent aussi les petits appartements des derniers étages, comme les « deux pièces » et « trois pièces » de l’immeuble I. P. M. Tolédano, des frères Suraqui. À d’autres niveaux, la terrasse devient un moyen agréable d’entrer chez soi : de nombreux paliers s’ouvrent à l’air libre.

    Les loggias suivent le même chemin. Chez Rendu et Ponsard, elles prolongent les halls ou les chambres et deviennent un véritable espace de vie, que certains habitants transforment en jardin d’hiver ouvrant sur le parc. L’immeuble Liscia se termine par des loggias décorées de marbre et un cinquième étage en retrait aménagé en pergola. Mais l’Assayag, de Boyer, reste à leurs yeux le plus spectaculaire, avec les larges terrasses de ses garçonnières, de ses duplex et jusqu’aux balcons de ses chambres de bonnes.

    Le toit partagé et le toit privé

    Il devient courant à Casablanca de scinder le toit en deux. Sur l’immeuble Décrion, de Pierre Jabin (1939), une partie publique offre aux locataires une buanderie et une terrasse ; une partie privée est occupée par un appartement à terrasse et jardin suspendu — le plus grand de l’immeuble, qui jouit ainsi de deux espaces extérieurs en plein centre-ville. L’architecte se charge souvent du décor. En haut de son immeuble du boulevard d’Anfa, Jean Michelet installe un seul appartement, à hall hexagonal, dont la terrasse d’agrément est cloisonnée de lattis où grimpent des plantes, avec une vasque et son bassin de 800 litres sous une pergola tendue entre deux coins entièrement vitrés.

    Parfois, la terrasse tout entière revient à un appartement. L’immeuble Lebascle, construit par Robert Lièvre face au parc Lyautey (1931), est surmonté d’un mirador et de pergolas ; la terrasse communique directement avec le logement du dessous, pour les soirs d’été ou de fête et le repos quotidien en plein air. Dans les immeubles de quatre ou cinq étages, les appartements du toit sont souvent les plus luxueux, ouverts sur de grandes terrasses privées qui font salon d’été, comme dans l’immeuble Banon. Au sixième étage de l’immeuble de Marcel Desmet, 22, boulevard de la Gare, les appartements donnent sur une grande terrasse fleurie d’où l’on jouit d’une vue sur le port : treillages et poutres de béton y forment pergola, le sol et les jardinières sont en mosaïque de marbre gris clair.

    Sur le toit de l’Assayag

    L’immeuble de Boyer réunit presque tout cela. Côté boulevard, les terrasses en gradins donnent un dehors à chaque niveau. Au sommet, les garçonnières et les trois duplex ont leurs terrasses — « les villas et les garçonnières à terrasses », dit la légende d’une photographie de 1993 publiée par Cohen et Eleb —, et les chambres de bonnes, leurs balcons. Cohen et Eleb notent que, dans les immeubles de ces années-là, les chambres de bonnes côtoient souvent les buanderies sur les toits ; dès 1919, sur le permis de l’immeuble Guedj de Boyer, le Service d’hygiène devait rappeler que les débarras de la terrasse ne pouvaient servir de pièces habitées.

    Et le toit partagé existe aussi à l’Assayag : les buanderies communes, encastrées entre les tours, ouvrent sur des terrasses de séchage de part et d’autre des passages. Le soleil et le vent faisaient le travail, comme dans la Casablanca de Farrère. L’usage collectif s’est éteint vers les années 1980, avec les machines individuelles ; les bacs de béton sont toujours là. Les toits et les belvédères aussi, avec leurs parapets, leurs couronnements et la ville tout autour — la « ligne horizontale » dont parlait Laforgue, vue d’en haut.

    Depuis les étages hauts : les terrasses en gradins et la rue qui descend vers le port
    Les terrasses en gradins de l’Assayag, vues d’en haut, vers le port.
    Balcons superposés à l’angle d’un corps de bâtiment, sur ciel bleu
    Les balcons de l’angle arrondi, côté boulevard.

    Foire aux questions

    Pourquoi les immeubles de Casablanca ont-ils des toits plats ?

    Parce que le toit-terrasse appartient à la tradition marocaine et convient au climat : les toits en pente y sont rares au point de surprendre, et les architectes des années 1930 s’accordaient sur l’adaptation de la terrasse au pays.

    À quoi servaient les toits-terrasses dans les années 1930 ?

    À quatre choses, selon Cohen et Eleb : se reposer et recevoir, faire du sport et respirer, sécher le linge et cuisiner en été, célébrer certaines fêtes.

    Que sont les cabanes en roseau sur les terrasses ?

    Les juifs marocains y célébraient les rites commémorant la sortie d’Égypte — la fête de Souccot ; les historiens notent que cet usage a été pris en compte dans l’habitat des années 1950.

    Que trouve-t-on sur les toits de l’Immeuble Assayag ?

    Des terrasses en gradins, les terrasses des garçonnières et des trois duplex, les balcons des chambres de bonnes, et les buanderies communes ouvertes sur des terrasses de séchage entre les tours.

    Sources : Jean-Louis Cohen et Monique Eleb, Casablanca. Mythes et figures d’une aventure urbaine, Hazan, chapitre « Des arts décoratifs à la modernité » (sections « Dehors et chez soi : terrasses, loggias et pergolas » et « L’évidence du toit-terrasse ») et chapitre « Habiter la ville nouvelle : les années 1920 » ; les auteurs citent notamment Adrien Laforgue (1939), Claude Farrère, Jean Cotereau et Chantiers nord-africains. Photographies : Alex Bego.

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    Alex Bego, L'Immeuble Assayag · Casablanca.

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