« Casablanca est une ville de célibataires. » Le constat est dressé en 1932 par la revue Chantiers nord-africains : la société y est encore naissante, les familles restent rares hors des milieux marocains, et la ville se remplit d’hommes d’affaires venus seuls « tâter le terrain ». Il faut les loger. Au sommet de l’Immeuble Assayag, Marius Boyer leur a réservé des garçonnières à terrasse ; trois ans plus tard, il leur construit un immeuble entier, Les Studios. Entre les deux, Casablanca invente un programme d’habitation.
Une ville d’hommes seuls
L’afflux des immigrants rend longtemps pressante la question du logement des célibataires, notent Jean-Louis Cohen et Monique Eleb. Pour les paysans marocains nouvellement arrivés, la réponse est rude : villages de nouallas, derb Ghallef, Bidonville, avant un habitat plus stable. Pour les Européens venus seuls tenter l’aventure marocaine, elle tient d’abord du hasard.
La chambre au fond du couloir
Jusqu’à la fin des années 1920, les logements pour célibataires naissent des circonstances : un bout de parcelle à rentabiliser, une pièce détachée d’un appartement pour être louée. Le sort ordinaire du jeune homme, c’est la pièce meublée « sous-louée difficilement, sans salle de toilette indépendante, sans entrée autonome », au fond d’un appartement où vit une famille aux enfants bruyants.
Les locataires, eux, cherchent la place. Dès 1919, sur le permis de construire de l’immeuble Guedj de Boyer, le Service d’hygiène précise que les débarras de la terrasse, qui n’ont ni la surface minimale de huit mètres carrés ni portes, ne pourront en aucun cas servir de pièces habitées : plus d’un locataire devait être tenté d’y installer un domestique ou un sous-locataire. En 1928, Robert Lièvre fait cohabiter dans un même ensemble, entre les rues Reitzer, du Lieutenant-Bergé et Chapon, la chambre de bonne, le studio ou « garçonnière » et l’appartement de cinq pièces — une coupe, disent les historiens, sur la société de Casablanca.
Au sommet de l’Assayag
À l’Assayag, élevé de 1930 à 1932, les garçonnières ne sont pas un reste de plan. Boyer les place au huitième étage, avec les buanderies et les chambres de bonnes, sous les trois duplex du couronnement. Elles ouvrent sur de larges terrasses : pour Cohen et Eleb, l’Assayag reste le plus spectaculaire des immeubles à terrasses de la ville. Une photographie de 1993 qu’ils publient porte la légende « les villas et les garçonnières à terrasses ».
Les deux historiens y voient la preuve que Boyer réfléchissait au logement des célibataires bien avant Les Studios. Le mot avait d’ailleurs deux sens : logement d’un homme seul, mais aussi pied-à-terre plus discret, comme nous le racontons à propos du niveau qui relie tout le reste. Deux garçonnières occupent aujourd’hui encore ce niveau de l’immeuble. Un étage plus bas, au premier retrait du septième, se trouvent quatre studios où la chambre ouvre sur le salon.
Les immeubles hauts de ces années-là suivent la même pente. Celui que Henri Couette construit pour l’entrepreneur Banchi, à l’angle du boulevard Foch et de la rue de Pont-à-Mousson, un temps le plus élevé de la ville, réunit des garçonnières et des « deux pièces », avec au huitième étage des logements en retrait sur terrasse.
Rue Mouret, 1932 : vingt-huit garçonnières
Dans les années 1930, le logement du célibataire devient un programme à part entière, parfois prestigieux. En 1932, Robert Lièvre construit rue Mouret un immeuble de vingt-huit garçonnières. La presse salue l’audace : personne n’avait encore songé à bâtir un immeuble uniquement pour elles, et il fallait connaître précisément les besoins d’un célibataire « civilisé » et homme de goût.
Chaque logement est pensé pour recevoir. Une entrée précède la pièce principale et préserve l’intimité ; le lit se retire dans une alcôve, près de la salle de bains, de la toilette et des éléments de cuisine, si bien que la pièce garde à toute heure son allure de salon. Lièvre est propriétaire de l’immeuble. Mais ce confort reste l’exception : dans une ville où la crise du logement est endémique, la plupart des célibataires dépendent du hasard du marché, et les plus pauvres continuent à vivre en sous-location.
Les Studios, 1935 : « quatre étages en font huit »
En 1935, Marius Boyer réalise Les Studios, dont il est lui-même le propriétaire ; le nom de l’immeuble est inscrit au-dessus de l’entrée. Les appartements y sont en duplex, et la façade l’annonce : fenêtres et loggias sont groupées par quatre sous un même brise-soleil, si bien que ses « quatre étages en font huit ». Boyer reprend l’escalier éclairé par la façade de son immeuble Lévy-Bendayan et importe un programme connu à Paris, mais neuf à Casablanca.
Au centre, un large escalier doublé d’un ascenseur, accolé à l’escalier de service qui mène à une lingerie ; deux autres escaliers desservent les ailes et les cuisines — signe incontestable de luxe. En bas, un tambour d’entrée, la cuisine, la salle à manger et parfois une lingerie. En haut, la chambre avec sa salle de bains, un w.-c. et une galerie qui surplombe le vide de la salle à manger. Les studios de quatre pièces n’ont pas davantage de chambres — on n’y attend pas d’enfants —, mais un fumoir attenant à la salle à manger et un boudoir. Chaufferie centrale, vide-ordures et, nouveauté, un taxiphone à l’entresol complètent le confort.
Le dernier étage aux célibataires
À côté de ces immeubles spécialisés, l’habitude se répand de réserver le dernier étage des immeubles ordinaires à des studios, voire à des garçonnières. En 1934, Sansone et Busuttil construisent l’immeuble Eyraud, boulevard de Marseille : cinq niveaux de grands appartements et, au-dessus, un étage de garçonnières. L’arrivée incessante de nouveaux venus entretient la demande, et chaque époque en donnera sa propre version.
Foire aux questions
Qu’est-ce qu’une garçonnière à Casablanca dans les années 1930 ?
Un petit logement indépendant pour un homme seul : une entrée, une pièce principale qui sert de salon, un lit en alcôve, une salle de bains et des éléments de cuisine. On en trouvait dans les étages hauts des immeubles, comme au huitième étage de l’Assayag, ou dans des immeubles entiers, comme celui de Robert Lièvre rue Mouret (1932).
Pourquoi parlait-on de Casablanca comme d’une « ville de célibataires » ?
Parce que la ville attirait beaucoup d’hommes venus seuls tenter l’aventure ; en 1932, la revue Chantiers nord-africains constate que les familles y restent relativement rares en dehors des milieux marocains.
Que sont Les Studios de Marius Boyer ?
Un immeuble de 1935 dont Boyer était propriétaire, fait d’appartements en duplex pour célibataires et couples sans enfants : salle à manger à double hauteur, galerie, chambre à l’étage, fumoir et boudoir, chaufferie centrale et taxiphone.
L’Immeuble Assayag avait-il des garçonnières ?
Oui. Au huitième étage, avec les buanderies et les chambres de bonnes, Boyer a prévu des garçonnières ouvrant sur de larges terrasses ; deux occupent encore ce niveau aujourd’hui.
Sources : Jean-Louis Cohen et Monique Eleb, Casablanca. Mythes et figures d’une aventure urbaine, Hazan, p. 88 et chapitres « Habiter la ville nouvelle : les années 1920 » et « Des arts décoratifs à la modernité » ; les auteurs citent notamment Chantiers nord-africains (1932) et l’album de Marius Boyer Casablanca, travaux d’architecture (1933).
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