Les buanderies du huitième étage

Une rangée de bacs en béton, des planches à laver, un creux pour le savon. L'équipement de 1930 est toujours en place.

📑 Sommaire

    Il y a, dans l'Immeuble Assayag, un étage dont on parle peu et qui dit pourtant l'essentiel de son projet. Au huitième niveau, les bandeaux de fenêtres s'élargissent soudain : ils n'éclairent plus des appartements, mais les buanderies communes de l'immeuble, encastrées entre les tours.

    Ce qu'il y a vraiment au huitième

    Le plan de cet étage ne ressemble à aucun autre. Les trois corps de bâtiment y sont reliés par des passages, et de part et d'autre de ces passages s'ouvrent des terrasses à ciel ouvert : c'est là que l'on étendait le linge.

    Entre les passages, l'espace a été distribué en locaux — les buanderies proprement dites. S'y ajoutent, au même niveau, deux studios — des garçonnières, logements privés à part entière —, l'accès aux penthouses des deux derniers niveaux, et les portes qui permettent de passer d'une tour à l'autre.

    Autrement dit, le huitième n'est pas un étage d'habitation ordinaire. C'est l'étage des services, des passages et du linge : celui qui relie tout le reste.

    Les bacs de béton

    Le détail que les livres ne racontent pas est celui-ci. Dans les locaux s'alignait toute une rangée de bacs en béton armé. Chacun était équipé d'une planche à laver d'un gris argenté, sur laquelle on frottait le linge, et d'un creux ménagé pour le gros savon de ménage — ces blocs massifs que l'on ne posait pas, que l'on calait.

    L'eau, surtout, avait été amenée directement aux bacs. C'est le point qui change tout : il ne s'agissait pas d'une pièce vide où chacun montait sa bassine, mais d'un équipement plombé, pensé et intégré au bâtiment au moment de sa construction.

    Rien de tout cela n'est décoratif. C'est de la plomberie, du béton et du savon — et c'est précisément pour cette raison que l'endroit en dit long.

    Laver le linge en 1930

    Pour mesurer ce que représente un tel aménagement, il faut se souvenir de ce qu'était la lessive avant la machine à laver domestique. Une opération lourde : eau chaude, cuves, savon, frottage, rinçage, essorage à la main — puis, surtout, le séchage, qui exige de l'espace, du soleil et de l'air.

    Dans une maison basse, le problème se règle dans la cour ou sur le toit. Dans un immeuble de dix niveaux, il devient une question d'architecture : soit chaque foyer se débrouille chez lui, soit le bâtiment prend le sujet en charge. Boyer choisit la seconde voie, et il la choisit sérieusement.

    Monter le linge vers la lumière

    Installer les buanderies tout en haut n'a rien d'une bizarrerie. C'est un geste que l'architecture européenne du début du XXe siècle avait déjà expérimenté — celui de l'architecte parisien Henri Sauvage, qui plaçait ces services sur les toits, là où l'air et le soleil travaillent mieux que n'importe quel équipement.

    À Casablanca, l'idée prend un relief particulier. La ville est ventée, généreusement ensoleillée ; en hauteur, le linge sèche en une fraction du temps qu'il faudrait dans une cour d'immeuble. Le linge, le ciel et la ville se retrouvent au même niveau, au-dessus du bruit de la rue.

    Il y a aussi, dans ce choix, une conception de la vie collective. La buanderie commune est un lieu où l'on se croise, où l'on attend son tour, où la vie de l'immeuble se fabrique — au même étage, exactement, que les portes qui font communiquer les trois tours.

    Depuis les années 1980

    Les buanderies ont cessé de servir. La machine à laver individuelle a fait son entrée dans les appartements, et l'usage collectif s'est éteint — autour des années 1980, selon les habitants.

    Les locaux sont aujourd'hui des espaces vides. Mais les bacs de béton sont toujours là. Personne ne les a démolis ; ils ne servent plus, et ils demeurent — rangée de cuves grises, planches à laver, creux à savon, prises d'eau. Un équipement complet de 1930, conservé par simple absence de raison de le détruire.

    Quant aux terrasses, elles n'ont pas tout à fait rendu les armes : sur certaines d'entre elles, aujourd'hui encore, des voisins font sécher leur linge. Le geste a près d'un siècle et il n'a pas changé de lieu.

    Les deux garçonnières, elles, n'ont jamais changé de nature. Ce sont des logements privés, habités, qui existent depuis l'origine et existent toujours.

    Une machine à bien vivre

    Le reste de l'immeuble suit la même exigence. Les grandes verrières ne sont pas décoratives : ce sont elles qui assurent aux circulations un éclairage direct et une ventilation naturelle — on monte et l'on descend dans la lumière du jour, et l'air ne stagne pas dans les cages d'escalier. Dans beaucoup d'immeubles de rapport de l'époque, les parties communes étaient précisément l'endroit où l'on économisait.

    Un dernier équipement mérite d'être cité parce qu'il ne se voit pas : un vide-ordures dessert les étages. Pour un immeuble d'habitation du début des années 1930, c'est un raffinement d'avant-garde — l'un de ces dispositifs que l'on ne remarque que lorsqu'ils manquent.

    Côté boulevard Hassan Seghir, enfin, de vastes terrasses ont été ménagées face aux logements ; en s'élevant, elles se déploient en gradins à partir du septième étage, jusqu'aux appartements de couronnement d'environ quatre-vingt-dix mètres carrés qui occupent les deux derniers niveaux.

    Ce que cela nous apprend

    On juge souvent l'Art déco à ses façades. L'Assayag invite à le juger autrement : par la manière dont il traite le quotidien — le linge, l'escalier, la poubelle, la lumière du matin.

    C'est peut-être là que réside sa modernité véritable : non pas dans l'ornement, mais dans l'attention portée aux gestes ordinaires. Un architecte qui fait amener l'eau jusqu'à une rangée de bacs, au huitième étage, pour que les habitants n'aient pas à laver leur linge dans leur cuisine, a une idée précise de ce qu'il construit.

    Pour prolonger la visite, voir Design et Architecture, Espaces & Airs et la galerie.

    Foire aux questions

    Pourquoi les buanderies sont-elles au huitième étage ?

    Parce que le soleil et le vent y sèchent le linge bien plus vite qu'en bas. Le dispositif s'inspire des immeubles de l'architecte parisien Henri Sauvage, qui installait ces services en hauteur. À l'Assayag, les terrasses de séchage s'ouvrent de part et d'autre des passages qui relient les trois tours.

    Comment lavait-on le linge ?

    Dans des locaux équipés d'une rangée de bacs en béton armé. Chaque bac disposait d'une planche à laver et d'un creux destiné au gros savon de ménage ; l'eau avait été amenée directement jusqu'aux bacs. C'était un équipement intégré au bâtiment, pas un simple local vide.

    Les buanderies fonctionnent-elles encore ?

    Non. L'usage collectif s'est éteint autour des années 1980, avec la généralisation de la machine à laver individuelle. Les locaux sont vides, mais les bacs de béton sont toujours en place. Sur certaines terrasses, des voisins font encore sécher leur linge.

    Qu'y a-t-il d'autre au huitième étage ?

    Deux studios — des garçonnières, logements privés qui existent depuis l'origine —, l'accès aux penthouses des deux derniers niveaux, et les portes de communication d'une tour à l'autre.

    Sources : Jean-Louis Cohen et Monique Eleb, « Casablanca. Mythes et figures d'une aventure urbaine », Éditions Hazan ; description des lieux, des équipements et de leur état actuel d'après les habitants de l'immeuble.

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