Les buanderies du huitième étage

Une rangée de bacs en béton, des planches à laver, un creux pour le savon. L'équipement de 1930 est toujours en place.

📑 Sommaire

    Il y a, dans l'Immeuble Assayag, un étage dont on parle peu et qui dit pourtant l'essentiel de son projet. Au huitième niveau, les bandeaux de fenêtres s'élargissent soudain : ils n'éclairent plus des appartements, mais les buanderies communes de l'immeuble, encastrées entre les tours.

    Ce qu'il y a vraiment au huitième

    Le plan de cet étage ne ressemble à aucun autre. Les trois corps de bâtiment y sont reliés par des passages, et de part et d'autre de ces passages s'ouvrent des terrasses à ciel ouvert : c'est là que l'on étendait le linge.

    Entre les passages, l'espace a été distribué en locaux — les buanderies proprement dites. S'y ajoutent, au même niveau, deux garçonnières — logements privés à part entière —, des chambres de bonnes, l'accès aux penthouses des deux derniers niveaux, et les portes qui permettent de passer d'une tour à l'autre.

    Autrement dit, le huitième n'est pas un étage d'habitation ordinaire. C'est l'étage des services, des passages et du linge : celui qui relie tout le reste.

    La même buanderie en 2026 : bacs de béton, tuyau d’eau, fenêtre sur la terrasseReconstitution de la buanderie du huitième étage en 1932 : bacs de béton neufs, deux robinets, sol de terre cuite19322026
    La même buanderie, à la livraison de l’immeuble et aujourd’hui. Déplacez le curseur : les deux robinets ont disparu, la conduite qui les alimentait est toujours en place. À gauche : reconstitution numérique, générée à partir de la photographie de droite ; image d’illustration, et non un document d’époque. À droite : photographie, septembre 2026.
    Une salle du huitième étage, portes alignées et dalles de béton au sol
    Une des salles du huitième étage. C’est cet étage entier, et non un réduit, que l’immeuble réservait au linge.
    La même enfilade de salles, éclairée par une fenêtre haute
    La lumière vient de fenêtres hautes : on lavait, puis on faisait sécher, sans descendre.

    Les bacs de béton

    Le poste de lavage des buanderies : double bac de béton, tuyau et robinet au-dessus, fenêtre à droite, sol de tomettes
    Le poste de lavage aujourd’hui : un double bac de béton coulé d’un seul tenant, le tuyau qui amenait l’eau au-dessus, la fenêtre à droite. C’est cette rangée-là que décrivent les lignes qui suivent.

    Le détail que les livres ne racontent pas est celui-ci. Dans les locaux s'alignait toute une rangée de bacs en béton armé. Chacun était équipé d'une planche à laver d'un gris argenté, sur laquelle on frottait le linge, et d'un creux ménagé pour le gros savon de ménage — ces blocs massifs que l'on ne posait pas, que l'on calait.

    L'eau, surtout, avait été amenée directement aux bacs. C'est le point qui change tout : il ne s'agissait pas d'une pièce vide où chacun montait sa bassine, mais d'un équipement plombé, pensé et intégré au bâtiment au moment de sa construction.

    Rien de tout cela n'est décoratif. C'est de la plomberie, du béton et du savon — et c'est précisément pour cette raison que l'endroit en dit long.

    La même réserve à savon et les mêmes cannelures aujourd’hui, usées et empoussiéréesReconstitution : la réserve à savon et les cannelures de la planche à laver, coulées dans le béton neuf du bac19322026
    Le détail qu’on ne voit qu’en s’approchant : la réserve à savon et les cannelures de la planche à laver sont coulées dans la même dalle que le bac. Rien n’est rapporté, rien ne se dévisse, rien ne s’use séparément. À gauche : reconstitution numérique, générée à partir de la photographie de droite ; image d’illustration, et non un document d’époque. À droite : photographie, septembre 2026.

    Laver le linge en 1930

    Pour mesurer ce que représente un tel aménagement, il faut se souvenir de ce qu'était la lessive avant la machine à laver domestique. Une opération lourde : eau chaude, cuves, savon, frottage, rinçage, essorage à la main — puis, surtout, le séchage, qui exige de l'espace, du soleil et de l'air.

    Dans une maison basse, le problème se règle dans la cour ou sur le toit. Dans un immeuble de dix niveaux, il devient une question d'architecture : soit chaque foyer se débrouille chez lui, soit le bâtiment prend le sujet en charge. Boyer choisit la seconde voie, et il la choisit sérieusement.

    Monter le linge vers la lumière

    Installer les buanderies tout en haut n'a rien d'une bizarrerie. C'est un geste que l'architecture européenne du début du XXe siècle avait déjà expérimenté — celui de l'architecte parisien Henri Sauvage, qui plaçait ces services sur les toits, là où l'air et le soleil travaillent mieux que n'importe quel équipement.

    À Casablanca, l'idée prend un relief particulier. La ville est ventée, généreusement ensoleillée ; en hauteur, le linge sèche en une fraction du temps qu'il faudrait dans une cour d'immeuble. Le linge, le ciel et la ville se retrouvent au même niveau, au-dessus du bruit de la rue.

    Il y a aussi, dans ce choix, une conception de la vie collective. La buanderie commune est un lieu où l'on se croise, où l'on attend son tour, où la vie de l'immeuble se fabrique — au même étage, exactement, que les portes qui font communiquer les trois tours.

    Le plan d’un étage courant montre le chemin du linge. Chaque cuisine ouvre sur un escalier de service — deux par tour, en diagonale du noyau —, et tout indique que c’est par là, non par l’escalier circulaire des salons, que les paniers montaient vers le huitième. La maison sépare ainsi deux circulations : celle des visites et celle du travail domestique. Le plan complet et le détail du noyau sont commentés dans l’article sur les escaliers.

    Plan d’un étage courant de l’Assayag, tirage cyanotype : les cuisines ouvrent sur deux escaliers de service en diagonale du noyau
    Plan d’un étage courant, le même pour les trois tours. Les deux escaliers de service, en diagonale, desservent chacun deux cuisines : le chemin du linge vers les buanderies. Tirage cyanotype d’époque, collection privée. Document non retouché.
    Passage étroit menant depuis la salle au réduit du bac de béton
    Le passage vers le bac : on quittait la salle par une porte étroite, et le poste de lavage était là, sous sa fenêtre.
    La terrasse de séchage du huitième étage en 2026 : sol de béton nu, paraboles alignées le long du parapet ajouréReconstitution de la terrasse de séchage en 1932 : draps et vêtements étendus sur les cordes, lessiveuse de zinc et planche à laver posées au sol19322026
    La terrasse de séchage, à la livraison de l’immeuble et aujourd’hui. Déplacez le curseur : les cordes à linge ont cédé la place aux paraboles ; le parapet ajouré, la tour et le sol de béton sont les mêmes. À gauche : reconstitution numérique, générée à partir de la photographie de droite ; image d’illustration, et non un document d’époque. À droite : photographie, septembre 2026.

    Sur la terrasse de séchage, le linge pendait à des fils d’acier accrochés aux poutres de béton. Des crochets scellés sont restés en place et, à l’un d’eux, pend encore le tendeur qui réglait la ligne : une pièce de quincaillerie ordinaire, et pourtant ingénieuse.

    Crochet scellé dans une poutre de la terrasse de séchage et tendeur de fil à linge rouillé
    Un crochet scellé dans la poutre de béton et, pendu à lui, le tendeur : une ligne de linge partait d’ici.
    Tendeur de fil à linge en fer plat, avec son tambour et son fil, tenu à la main
    Le tendeur : une boucle de fer plat accrochée par son œil, et un tambour sur lequel s’enroulait le fil d’acier.
    Tambour du tendeur, spires de fil d’acier et extrémité carrée pour la clé
    On tournait le tambour par son bout carré, avec une clé : le fil s’enroulait et la ligne se tendait.
    Tête à quatre lobes du tambour, engagée dans l’encoche de son logement
    La tête à quatre lobes tombe dans l’encoche et bloque le tambour à chaque quart de tour : c’est la traction du fil, chargé de linge mouillé, qui tient le verrou.

    Le tendeur en neuf photographies : album « Le tendeur de fil à linge », dans l’inventaire Le détail Art déco.

    Depuis les années 1980

    Les buanderies ont cessé de servir. La machine à laver individuelle a fait son entrée dans les appartements, et l'usage collectif s'est éteint — autour des années 1980, selon les habitants.

    Les locaux sont aujourd'hui des espaces vides. Mais les bacs de béton sont toujours là. Personne ne les a démolis ; ils ne servent plus, et ils demeurent — rangée de cuves grises, planches à laver, creux à savon, prises d'eau. Un équipement complet de 1930, conservé par simple absence de raison de le détruire.

    Quant aux terrasses, elles n'ont pas tout à fait rendu les armes : sur certaines d'entre elles, aujourd'hui encore, des voisins font sécher leur linge. Le geste a près d'un siècle et il n'a pas changé de lieu.

    Les deux garçonnières, elles, n'ont jamais changé de nature. Ce sont des logements privés, habités, qui existent depuis l'origine et existent toujours.

    Les salles n’ont pas toujours été vides. Sur les dalles de béton qu’on voit au sol se dressaient six blocs de casiers individuels en brique, hauts d’environ 1,70 m. Chaque bloc réunissait huit casiers sur deux niveaux : quatre ouvraient d’un côté, quatre autres, adossés, de l’autre, si bien qu’on en faisait le tour. Les portes fermaient à clé ou au cadenas. On y rangeait le nécessaire du linge — savon, lessive, bassines, petits outils — pour les ménagères et les blanchisseuses qui assuraient alors ce service. En 2023, les six blocs ont été démolis et leur emplacement bétonné : il n’en reste que les socles.

    Salle du huitième étage, au sol les socles de béton des anciens casiers
    Les salles aujourd’hui. Au sol, les socles des blocs de casiers démolis en 2023.

    Une machine à bien vivre

    Le reste de l'immeuble suit la même exigence. Les grandes verrières ne sont pas décoratives : ce sont elles qui assurent aux circulations un éclairage direct et une ventilation naturelle — on monte et l'on descend dans la lumière du jour, et l'air ne stagne pas dans les cages d'escalier. Dans beaucoup d'immeubles de rapport de l'époque, les parties communes étaient précisément l'endroit où l'on économisait.

    Un dernier équipement mérite d'être cité parce qu'il ne se voit pas : un vide-ordures dessert les étages. Pour un immeuble d'habitation du début des années 1930, c'est un raffinement d'avant-garde — l'un de ces dispositifs que l'on ne remarque que lorsqu'ils manquent.

    Côté boulevard Hassan Seghir, enfin, de vastes terrasses ont été ménagées face aux logements ; en s'élevant, elles se déploient en gradins à partir du septième étage, jusqu'aux appartements de couronnement d'environ quatre-vingt-dix mètres carrés qui occupent les deux derniers niveaux.

    La salle vue en longueur, murs partagés en panneaux
    La salle en longueur. Dix photographies de l’étage sont réunies dans l’album.

    L’album complet : « Les buanderies du huitième étage ».

    Ce que cela nous apprend

    On juge souvent l'Art déco à ses façades. L'Assayag invite à le juger autrement : par la manière dont il traite le quotidien — le linge, l'escalier, la poubelle, la lumière du matin.

    C'est peut-être là que réside sa modernité véritable : non pas dans l'ornement, mais dans l'attention portée aux gestes ordinaires. Un architecte qui fait amener l'eau jusqu'à une rangée de bacs, au huitième étage, pour que les habitants n'aient pas à laver leur linge dans leur cuisine, a une idée précise de ce qu'il construit.

    Pour prolonger la visite, voir Design et Architecture, Espaces & Airs et la galerie.

    Foire aux questions

    Pourquoi les buanderies sont-elles au huitième étage ?

    Parce que le soleil et le vent y sèchent le linge bien plus vite qu'en bas. Le dispositif s'inspire des immeubles de l'architecte parisien Henri Sauvage, qui installait ces services en hauteur. À l'Assayag, les terrasses de séchage s'ouvrent de part et d'autre des passages qui relient les trois tours.

    Comment lavait-on le linge ?

    Dans des locaux équipés d'une rangée de bacs en béton armé. Chaque bac disposait d'une planche à laver et d'un creux destiné au gros savon de ménage ; l'eau avait été amenée directement jusqu'aux bacs. C'était un équipement intégré au bâtiment, pas un simple local vide.

    Les buanderies fonctionnent-elles encore ?

    Non. L'usage collectif s'est éteint autour des années 1980, avec la généralisation de la machine à laver individuelle. Les locaux sont vides, mais les bacs de béton sont toujours en place. Sur certaines terrasses, des voisins font encore sécher leur linge.

    Qu'y a-t-il d'autre au huitième étage ?

    Deux garçonnières — logements privés qui existent depuis l'origine —, des chambres de bonnes, l'accès aux penthouses des deux derniers niveaux, et les portes de communication d'une tour à l'autre. Les studios, eux, sont un étage plus bas, au premier retrait du septième.

    Sources : Jean-Louis Cohen et Monique Eleb, « Casablanca. Mythes et figures d'une aventure urbaine », Éditions Hazan. Description des lieux, des équipements et de leur état actuel d'après les habitants de l'immeuble.

    À lire aussi

    Liens utiles

    Alex Bego, L'Immeuble Assayag · Casablanca.

    Photos © 2026 Alex Bego / Immeuble Assayag. Toutes les photographies sont réalisées par nos soins, sauf mention contraire. Utilisation sur autorisation écrite — nous contacter.

    Envie de découvrir la résidence ? Visites lors des événements culturels · actualités et dates sur nos pages.
    Cet article vous a plu ?

    💬 Commentaires

    Sans HTML ni liens. Les commentaires sont modérés.

    Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier !