Chaque jour, des centaines de personnes passent au pied des trois tours du boulevard Hassan Seghir. Beaucoup lèvent la tête. Presque personne ne se demande d'où vient le nom écrit sur l'immeuble — et pourtant, ce nom est celui d'un homme, pas d'un lieu.
Un nom, une décision
L'Immeuble Assayag porte le nom de son commanditaire : Moses Assayag, juif originaire du nord du Maroc. C'est lui qui, au tournant des années 1930, s'adresse à Marius Boyer — alors l'un des architectes les plus en vue de la ville — pour bâtir sur une parcelle du quartier en formation entre le port et les affaires.
Dans l'histoire de l'architecture, on retient d'ordinaire celui qui dessine. On oublie celui qui décide, finance, prend le risque et vivra ensuite avec le résultat sous les yeux. Or, sans cette décision-là, il n'y aurait ni trois tours, ni verrières, ni terrasses : seulement une parcelle de plus dans une ville qui en comptait des milliers.
D'où venaient les « juifs du Nord »
La mention paraît anodine — « originaire du nord du Maroc » — et dit pourtant beaucoup. Les familles juives des villes du Nord, tournées vers la Méditerranée et l'Atlantique, avaient depuis longtemps partie liée avec le commerce international : elles parlaient plusieurs langues, connaissaient les usages européens, servaient d'intermédiaires entre les négociants étrangers et le marché marocain.
Cette position s'était trouvée renforcée en 1864, lorsque Moses Montefiore obtint pour les juifs marocains un statut de protégé qui facilitait leurs relations commerciales avec les puissances étrangères. Quand Casablanca s'ouvre au grand commerce — après 1836, puis surtout après le traité de 1856 —, ces familles font partie de celles qui ont les moyens, les réseaux et l'expérience nécessaires pour s'y installer.
Un demi-siècle plus tard, leurs descendants ne se contentent plus de commercer dans la ville : ils la construisent. Dans la ville nouvelle, les propriétaires juifs deviennent l'un des principaux groupes fonciers, et les façades du centre portent leurs noms — Lévy et Bendayan, Bendahan, Bénazéraf, Benzaken, Coriat, Ettedgui, Tolédano. Assayag est de ceux-là.
Ce que signifiait commander un tel immeuble en 1930
Pour mesurer l'audace de la commande, il faut se rappeler à quoi ressemblait Casablanca une génération plus tôt. Vers 1900, un résident européen décrivait une ville close dans ses murs : environ vingt-cinq mille habitants, dont un cinquième de juifs, une colonie étrangère de cinq cents âmes à peine, aucune rue pavée, aucun éclairage public — on circulait la nuit avec une lanterne, au risque d'être pris pour cible par le veilleur. Le même témoin raconte avoir trébuché, un soir, sur un chameau endormi au milieu de la chaussée.
Trente ans plus tard, cette même ville dépasse cent soixante mille habitants et réclame des logements modernes. Les autorités encouragent alors la construction en hauteur, afin de souder le quartier du port et celui des affaires. Mais une politique publique ne bâtit rien toute seule : encore faut-il des propriétaires prêts à immobiliser des capitaux considérables dans un immeuble dont personne ne sait s'il trouvera preneur.
C'est ce pari que fait Moses Assayag — et à une échelle qui, notent les historiens, n'aurait pas été autorisée à Paris à la même date.
Un immeuble, ou un manifeste ?
Ce qui sort de terre en 1930 n'est pas un immeuble de rapport ordinaire. Il compte dix niveaux : sept étages d'appartements courants, un huitième étage de desserte, puis deux niveaux de penthouses en duplex. Trois corps de bâtiment, séparés par d'étroits passages, montent côte à côte avant de se rejoindre au septième étage ; chacun conserve sa propre cage d'escalier, donc son autonomie.
Le programme est celui d'un immeuble de standing pensé pour la vie quotidienne : de grandes verrières éclairent et ventilent naturellement les circulations, de vastes terrasses s'ouvrent côté rue, un vide-ordures dessert les étages, et des buanderies communes s'installent au huitième niveau, entre les tours — un dispositif inspiré des immeubles parisiens d'Henri Sauvage.
Autrement dit : le commanditaire n'a pas demandé le maximum de mètres carrés au meilleur prix. Il a demandé un bâtiment qui offre à ses habitants la lumière, l'air, la vue et des services collectifs. C'est un choix économique — et c'est aussi, à sa manière, une déclaration sur la ville que l'on veut.
L'autre commande : une villa à patio
La relation entre le client et l'architecte ne s'arrête pas là. Boyer réalise également pour Moses Assayag, à son usage personnel, une villa dotée d'un patio néo-marocain.
Le contraste mérite qu'on s'y arrête. D'un côté, l'immeuble : vertical, dépouillé, tourné vers la ville et l'avenir. De l'autre, la villa : organisée autour d'un patio, c'est-à-dire selon le principe même de la maison marocaine traditionnelle, où la vie s'ordonne vers l'intérieur. Le même homme commande les deux, au même architecte, dans les mêmes années.
Boyer savait faire les deux registres : on lui doit aussi, à la même époque, des hôtels particuliers où la pierre sculptée et le plâtre ciselé tiennent le premier rôle. Mais que le commanditaire ait voulu, pour lui-même, une maison à patio tout en offrant à la ville un immeuble résolument moderne en dit long sur une génération qui vivait sans contradiction les deux cultures.
Ce que nous ignorons encore
Il faut le dire clairement : nous en savons aujourd'hui davantage sur le bâtiment que sur l'homme. Les travaux d'histoire de l'architecture le mentionnent comme commanditaire et comme membre de cette bourgeoisie juive marocaine venue du Nord, mais sa biographie — dates, famille, activités, trajectoire après 1930 — reste à documenter.
Nous préférons l'écrire ainsi plutôt que de combler les blancs par des suppositions. Un immeuble centenaire mérite mieux qu'une légende commode.
Si vous détenez des archives, des photographies, des actes notariés, des coupures de presse ou des souvenirs de famille concernant Moses Assayag, ses descendants ou les premiers habitants de l'immeuble, écrivez-nous. Cette page est faite pour s'enrichir ; chaque document versé au dossier compte.
Foire aux questions
Qui a donné son nom à l'Immeuble Assayag ?
Le bâtiment porte le nom de son commanditaire, Moses Assayag, juif originaire du nord du Maroc, qui en confia la réalisation à l'architecte Marius Boyer.
Quand l'immeuble a-t-il été construit ?
En 1930, boulevard Hassan Seghir — alors boulevard de la Marine — à Casablanca.
Combien l'immeuble compte-t-il d'étages ?
Dix : sept étages d'appartements courants, un huitième étage de desserte — deux studios, l'accès aux penthouses et les portes de communication entre les tours — puis deux niveaux de penthouses en duplex. Les trois corps de bâtiment se rejoignent au septième étage.
Marius Boyer a-t-il construit autre chose pour Moses Assayag ?
Oui : une villa avec patio néo-marocain, destinée à l'usage personnel du commanditaire.
Peut-on visiter l'immeuble ?
Il s'agit d'une résidence privée habitée. Des ouvertures au public ont lieu à l'occasion d'événements culturels, comme les Journées du Patrimoine ; les dates sont annoncées dans nos actualités.
Sources : Jean-Louis Cohen, « Casablanca la juive : Public and Private Architecture 1912-1960 », Quest. Issues in Contemporary Jewish History (Fondazione CDEC) ; Jean-Louis Cohen et Monique Eleb, « Casablanca. Mythes et figures d'une aventure urbaine », Éditions Hazan.
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