Les commanditaires juifs de Casablanca

Derrière les façades du centre-ville, des noms de familles — et des décisions financières risquées.

📑 Sommaire

    Une ville se lit d'ordinaire par ses architectes. Casablanca se laisse aussi lire par ses commanditaires — et, dans le centre moderne, beaucoup portent des noms de familles juives marocaines.

    Comment on devient bâtisseur

    Ce rôle ne s'est pas construit en un jour. Installées de longue date dans le commerce international, ces familles avaient les langues, les réseaux et les usages nécessaires pour traiter avec les négociants étrangers. Le système des protections consulaires, en vigueur depuis le XVIIIe siècle, avait par ailleurs favorisé l'émergence d'une bourgeoisie disposant de capitaux et affranchie de certaines charges.

    Restait un obstacle : dans le mellah, on ne pouvait pas posséder de terrain au-delà de sa propre habitation. C'est le passage à la ville nouvelle, dans les années 1920, qui lève ce plafond — et transforme des négociants en propriétaires fonciers, puis en bâtisseurs.

    Les immeubles du centre

    Le phénomène prend rapidement de l'ampleur : dans la ville nouvelle, les propriétaires juifs deviennent l'un des principaux groupes fonciers. Les façades gardent la trace de ces décisions.

    Lévy et Bendayan confient en 1928 à Marius Boyer un immeuble-phare de boulevard. Sept ans plus tard, en 1935, Haim Bendahan fait élever par Edmond Brion l'ensemble que nous avons croisé parmi les voisins de l'Assayag. Et, entre les deux, Moses Assayag commande à Boyer les trois tours du boulevard Hassan Seghir.

    Ce que coûte une décision pareille

    Il vaut la peine de s'arrêter sur la nature de l'engagement. Commander un immeuble de dix étages en 1930, c'est immobiliser un capital considérable pendant des années, dans une ville où rien ne garantit que la croissance se poursuivra. C'est aussi accepter un chantier long, des aléas techniques — le béton, l'eau, les ascenseurs — et une incertitude commerciale sur les loyers futurs.

    Ces commanditaires n'étaient pas des mécènes : ils investissaient. Mais leurs choix — verrières, terrasses, services collectifs — montrent qu'ils ne cherchaient pas seulement le rendement maximal au mètre carré.

    Les villas : l'autre face

    Le même mouvement se lit dans les quartiers résidentiels. Boyer signe en 1928 une villa pour Raphaël Bénazéraf — aujourd'hui disparue —, tandis que les familles Benzaken, Coriat, Ettedgui ou Tolédano font appel aux frères Suraqui, architectes issus de la même communauté.

    Là où l'immeuble affiche la modernité à la ville, la villa exprime souvent un rapport plus intime à la culture locale : Moses Assayag se fera ainsi construire par Boyer une villa dotée d'un patio néo-marocain.

    L'après-guerre : nouvelle génération, nouveau langage

    Après 1945, la commande change de mains et de style. Le médecin Gaston Brami fait construire en 1952 par Gaston Jaubert un immeuble à l'expression sculpturale. Sami Suissa confie sa villa à Jean-François Zevaco en 1947 ; la famille Schulmann s'adresse en 1952 à Élie Azagury ; le négociant en céréales Maurice Varsano fait appel en 1954 à Wolfgang Ewerth.

    Une génération plus tôt, on commandait de l'Art déco à des architectes venus d'Europe. Désormais, on s'adresse à des praticiens nés à Casablanca, qui parlent le langage international de la modernité.

    Ce que raconte une liste de noms

    Alignés ainsi, ces noms disent trois choses. D'abord, une confiance : on ne commande pas un immeuble de dix étages sans croire à l'avenir d'une ville. Ensuite, une exigence : ces clients choisissent les meilleurs praticiens du moment. Enfin, une continuité : d'une décennie à l'autre, les mêmes familles reviennent, changent d'architecte, suivent l'évolution des styles.

    C'est cette énergie collective, plus qu'un talent isolé, qui a produit le paysage Art déco et moderne de Casablanca — dont l'Immeuble Assayag reste l'un des jalons les plus visibles.

    Foire aux questions

    Qui étaient les principaux commanditaires juifs de la ville nouvelle ?

    Parmi d'autres : Moses Assayag, Haim Bendahan, Lévy et Bendayan, Raphaël Bénazéraf, ainsi que les familles Benzaken, Coriat, Ettedgui et Tolédano.

    Pourquoi ces familles ont-elles pu construire à cette échelle ?

    Parce que la ville nouvelle permettait, contrairement au mellah, d'acquérir du terrain et de bâtir librement — et parce que le commerce international leur avait donné les capitaux et les réseaux nécessaires.

    Ces commandes se limitaient-elles aux immeubles ?

    Non : villas, écoles et logements sociaux relèvent du même mouvement, avec des architectes comme les frères Suraqui, Zevaco, Azagury ou Ewerth.

    Source : Jean-Louis Cohen, « Casablanca la juive : Public and Private Architecture 1912-1960 », Quest. Issues in Contemporary Jewish History (Fondazione CDEC).

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    Alex Bego, L'Immeuble Assayag · Casablanca.

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