1930 : la Casablanca des gratte-ciel qui n’a pas eu lieu

Au printemps 1930, le Protectorat veut dresser face au port des immeubles de 60 à 80 mètres. Boyer dessine un amphithéâtre bâti, Marchisio des tours de quinze étages. Le projet s’ensable ; l’Assayag en garde la trace.

📑 Sommaire

    En 1930, l’année même où commence l’Immeuble Assayag, Casablanca se prend à rêver de gratte-ciel. Le Protectorat veut dresser face au port une ligne d’immeubles de soixante à quatre-vingts mètres ; Marius Boyer dessine un « amphithéâtre bâti » avec une plate-forme pour avions-taxis ; Antoine Marchisio met en maquette des tours de quinze étages reliées par des passerelles. Presque rien de tout cela ne sera construit. Mais ce rêve vertical a laissé une trace bien réelle : les historiens Jean-Louis Cohen et Monique Eleb font dériver l’Assayag du projet de Boyer pour les quartiers du port.

    Coupure du Petit Marocain, 3 avril 1931 : projets non réalisés d’immeubles en hauteur de Marius Boyer pour Casablanca
    Marius Boyer, projets non réalisés d’immeubles en hauteur pour le centre de Casablanca. Coupure du Petit Marocain du 3 avril 1931

    La New York du Maroc

    L’image s’installe tôt. Dès 1914, la croissance de Casablanca la fait décrire comme « une ville à l’américaine ». Au début des années 1920, Walter Berry, président de la Chambre de commerce américaine de Paris, y flaire une « atmosphère yankee ». En 1928, le général d’Amade assure qu’avant la fin du siècle, la France nord-africaine sera les États-Unis, et Casablanca, New York. Léandre Vaillat propose d’élever sur la place de France un gratte-ciel de 150 mètres, isolé et traité sur ses quatre faces comme une tour de la Renaissance ou un minaret. En 1931, l’historien de l’art Fernand Benoît voit déjà la rade encadrée d’une « couronne de buildings » de dix ou quinze étages, à redents et à terrasses.

    Henri Prost, l’auteur du plan de la ville, n’est pas en reste. Le panorama que l’on découvre en arrivant par la mer lui paraît « assez désespérant » : une ligne horizontale, sans effet, que cinq ou six grandes verticales rendraient « beaucoup plus satisfaisant ». Dès 1920 pourtant, il avait laissé sans suite la proposition d’un ingénieur pour un « building genre américain » réservé aux bureaux.

    Un cimetière entre la ville et la mer

    Vue ancienne colorisée : cimetière musulman de Sidi Belyout et ex-rue de l’Horloge, actuelle rue Allal Ben Abdellah
    Cimetière musulman de Sidi Belyoût, avec la vue sur l'ex-rue de l'Horloge, maintenant la rue Allal Ben Abdellah

    Au milieu des années 1920, Casablanca est devenue le grand port et la ville industrielle voulus par le Protectorat. Mais entre le nouveau centre commercial et les quais s’étend le cimetière de Sidi Belyoût, « obstacle infranchissable » à l’extension vers la mer. À la fin de la décennie, le déplacement des tombes devient la condition de tout projet, et le quartier à naître entre la place de France et le port prend la stature d’un futur centre d’affaires.

    Vue aérienne de Casablanca en 1913 : la médina en bord de mer, de vastes terrains non bâtis dont le cimetière musulman
    Des photographies historiques montrent de vastes zones d'un cimetière musulman, qui seront plus tard entièrement détruites et recouvertes de nouveaux quartiers.

    Le projet Labonne

    Au printemps 1930, le secrétaire général du Protectorat, Eirik Labonne, ferme partisan de l’industrialisation du Maroc, saisit la Commission municipale d’un projet de « refonte » du centre. Le port s’est déplacé vers l’est, la ville a grandi : à ses yeux, le plan de Prost est dépassé. Il veut souder le quartier des affaires et l’avant-port en une sorte de « cité » et dresser face aux quais de hautes constructions, « décor expressif » de la puissance de la ville. Il se défend de toute mégalomanie : ses raisons, dit-il, sont « froides et exactes ».

    Élaboré par Edmond Joyant, le projet trace deux grandes voies parallèles au rivage, raccordées au port par des rampes et bordées de bâtiments de 60 à 80 mètres, reliés par des constructions plus basses. Le plan soumis à la Commission réserve une zone aux « constructions élevées » et prévoit un garage souterrain pour 500 voitures. L’architecte Grel et l’entrepreneur Rivollet soutiennent l’idée, non sans douter qu’il faille déplacer le centre et bâtir un quartier de gratte-ciel.

    L’amphithéâtre de Boyer

    Perspective dessinée de Marius Boyer : aménagement des quartiers du port de Casablanca, tours en portique, voies ferrées
    Projet de Marius Boyer pour l’aménagement des quartiers du port, perspective, 1930.

    En avril 1930, la Commission examine les propositions de Marius Boyer et de Robert Lièvre. Boyer reproche au projet officiel de manquer d’axes de composition et lui oppose un « plan architectural ». Au centre, une esplanade de 450 mètres sur 250, alignée sur le boulevard Circulaire. Au niveau des débarcadères, une gare ferroviaire et une gare routière ; au-dessus, une vaste plate-forme pour l’atterrissage et le départ des avions-taxis.

    Proche de la « Ville contemporaine » de Le Corbusier, Boyer refuse pourtant d’aligner les tours au bord même du port. Casablanca est à ses yeux une « ville plate et sans pittoresque », où il faut « créer de toutes pièces le décor absent ». Il imagine « une sorte d’amphithéâtre bâti », dont la hauteur croît à mesure qu’on s’éloigne du rivage. Au bord de l’eau, deux immeubles seulement, des « portiques gratte-ciel » ; pour le reste, des immeubles modernes « à redents et sans cours », semblables, notent Cohen et Eleb, à ceux qu’il construira dans les années 1930. Labonne jugera l’idée « nouvelle, ingénieuse ».

    Lièvre n’accepte les gratte-ciel que du bout des lèvres : pas de « blocs américains », mais des tours en croix, à gradins, dans l’esprit de l’architecte parisien Henri Sauvage. Pour l’essentiel, il se contente d’aérer le plan de Prost — et c’est cette prudence qui rassure les élus, inquiets de voir les immeubles hauts saturer le marché immobilier.

    Perspective dessinée de l’Assayag par Marius Boyer : tours à gradins coiffées de coupoles, boutiques au rez-de-chaussée
    Première perspective de l’Assayag par Marius Boyer (Casablanca, travaux d’architecture), 1928.

    Quinze étages et des passerelles

    Le Protectorat promet de ne mettre en vente que très progressivement les terrains destinés aux constructions élevées, et le plan est mis à l’enquête en mai 1930 ; en juillet, il est déclaré d’utilité publique et le règlement du quartier est signé. Son visage définitif lui est donné par Antoine Marchisio : une ordonnance « grandiose », faite de buildings de quinze étages reliés par des portiques et des passerelles, revue par Prost. La revue La Construction moderne en publie la maquette en décembre 1930.

    Le rêve s’ensable

    L’enquête publique — un registre est encore ouvert en 1932 sur une modification du plan — révèle l’opposition farouche des sociétés foncières qui possèdent des terrains dans le périmètre. Le Comptoir lorrain admet le besoin de larges voies, mais se dit « franchement opposé » à des immeubles élevés qui ne répondraient qu’à des « besoins imaginaires ou théoriques ». La Société mobilière et immobilière franco-marocaine, la Société marseillaise de crédit et le quotidien Le Petit Marocain protestent aussi. Un auteur colonial, Jean Marc, raillera ces projets qui voulaient faire de Casablanca « on ne sait quel New York, quel Chicago d’Afrique ».

    Prost lui-même, dans son rapport de fin de mission de 1932, redoute « l’augmentation de la tuberculose » dans les immeubles privés de lumière au pied de ces « égoïstes constructions », et une circulation définitivement congestionnée. Dans les années 1930, le projet s’ensable. Les voies qui relient le centre au rivage seront pourtant achevées ; la municipalité relance l’idée en 1938 en confiant une nouvelle étude à Desmet, et après 1945 Courtois et Michel Écochard reprennent la réflexion sur le « centre des affaires », au moment où Labonne revient au Maroc.

    Boyer, lui, n’abandonne pas. Le 3 avril 1931, Le Petit Marocain publie deux de ses projets d’immeubles en hauteur, que Casablanca, annonce le journal, « verra s’élever dans quelques mois ». Ils ne seront jamais bâtis.

    Ce qui en est resté : trois tours

    Pendant ces débats, Boyer construit. Pour Cohen et Eleb, l’Immeuble Assayag, élevé de 1930 à 1932, est l’œuvre où il rassemble ses références les plus chères, à une échelle inédite à Casablanca. Ils le font dériver à la fois de son projet de 1930 pour les quartiers du port et d’une conférence de 1929 où il décrivait le gratte-ciel idéal : en croix, sans cours intérieures, avec entrepôts et garages en sous-sol, magasins au pied, bureaux et logements dans les étages.

    On en retrouve l’essentiel boulevard Hassan Seghir : trois tours au plan en croix, un garage souterrain, des boutiques au rez-de-chaussée et des terrasses en gradins — ces « redents » que Boyer promettait aux quartiers du port. Avec dix étages, l’Assayag compte alors parmi les immeubles les plus élevés de la ville. Ce n’est pas la tour de 80 mètres du projet Labonne, et Boyer rêvait d’un gratte-ciel deux fois plus haut. Mais de la Casablanca verticale imaginée en 1930, il reste là un fragment bien réel, et toujours habité.

    Foire aux questions

    Qu’est-ce que le projet Labonne ?

    Un projet de refonte du centre de Casablanca présenté au printemps 1930 par Eirik Labonne, secrétaire général du Protectorat. Élaboré par Edmond Joyant, il prévoyait deux grandes voies parallèles au rivage bordées d’immeubles de 60 à 80 mètres, pour souder le quartier des affaires et le port.

    Pourquoi les gratte-ciel de Casablanca n’ont-ils pas été construits ?

    Les sociétés foncières s’y sont opposées lors de l’enquête publique, la municipalité craignait de saturer le marché immobilier et Henri Prost redoutait des rues sombres et congestionnées. Le projet s’est enlisé dans les années 1930 ; seules les voies vers le rivage ont été achevées.

    Quel était le projet de Marius Boyer ?

    En avril 1930, Boyer proposait une esplanade de 450 mètres sur 250 avec des gares et une plate-forme pour avions-taxis, et « une sorte d’amphithéâtre bâti » dont la hauteur croissait avec la distance au rivage, fait d’immeubles à redents et sans cours.

    Quel lien avec l’Immeuble Assayag ?

    Selon Jean-Louis Cohen et Monique Eleb, l’Assayag (1930-1932) dérive à la fois du projet de Boyer pour les quartiers du port et de sa conférence de 1929 sur le gratte-ciel : tours en croix, garage souterrain, boutiques au pied, terrasses en gradins.

    Sources : Jean-Louis Cohen et Monique Eleb, Casablanca. Mythes et figures d’une aventure urbaine, Hazan, p. 118-125 et chapitre « Des arts décoratifs à la modernité » ; les auteurs citent notamment le Bulletin municipal officiel (février-avril 1930), La Construction moderne (14 décembre 1930), Le Petit Marocain (3 avril 1931) et le rapport de fin de mission d’Henri Prost (1932).

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    Alex Bego, L'Immeuble Assayag · Casablanca.

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