Le 28 mai 2023, deux journalistes de Le360, Qods Chabâa et Khadija Sebbar, descendent dans les sous-sols de l’Assayag avec une caméra. Les Journées du Patrimoine viennent d’ouvrir au public des salles que personne n’avait vues depuis des décennies. Devant le micro, deux habitants expliquent comment un local technique de 1930 est devenu un lieu — et ce qu’ils espèrent en faire.
Ce reportage est, à ce jour, le seul document filmé où l’immeuble parle de lui-même.
Reportage Le360, 28 mai 2023 — Qods Chabâa et Khadija Sebbar. Vidéo : Le360, en français.
La première voix : on est venu demander
Pierre Pilven est syndic de l’immeuble. Sa première phrase n’est pas un projet, c’est une démarche :
« Ici, en fait, on a voulu se présenter au bureau du syndic, justement pour demander aux habitants s’ils sont d’accord pour qu’on puisse utiliser les parties communes de l’immeuble, qui sont magnifiques, pour accueillir des artistes tout au long de l’année. »
L’ordre des choses compte. On ne prend pas les parties communes : on demande. Et la réponse ne vient pas d’un bureau, elle vient d’un vote :
« Ils ont voté lors d’une assemblée générale du syndicat, et ils nous ont donné, entre guillemets, carte blanche pour faire vivre le lieu. »
Le raisonnement qui précède ce vote tient en une phrase : pour faire revivre un quartier, il faut « des bâtiments un peu emblématiques » où l’on propose quelque chose. L’Assayag n’est pas choisi comme décor, il est choisi comme adresse connue.
Ce que les habitants ont payé
Vient ensuite la partie que l’on cite rarement, parce qu’elle n’est pas spectaculaire :
« Pour le moment, on a fait avec nos petits moyens. C’est la communauté des habitants qui a contribué, par leur cotisation au syndic, à ce qu’on puisse mettre à niveau le sous-sol, qui était un lieu vraiment magnifique. »
Autrement dit : la remise en état des salles n’a pas été financée par un mécène, une fondation ou la ville, mais par les charges de copropriété — l’argent que les habitants versent chaque mois pour l’ascenseur, l’escalier et les ampoules. Une partie de cet argent est allée à un espace culturel. C’est une décision d’assemblée générale, pas un geste de communication.
La suite est nommée sans détour comme un chantier à venir : pour inscrire le projet dans la durée et lui donner une visibilité qui dépasse le national, il faudra aller chercher des mécènes, et des soutiens du côté de la ville, de la wilaya, de la région.
Un lieu dans un réseau
Le syndic décrit ensuite ce qui rend le projet possible : non pas des moyens, mais des gens. Il cite les voisins de Central 88 — la résidence d’artistes installée au Marché central de Casablanca —, une troupe de théâtre de Rabat au travail tourné vers le social, des performeurs de scène internationale. Un lieu ne s’ouvre pas seul ; il s’ouvre parce que d’autres lieux existent déjà autour.
Il évoque aussi les personnalités rencontrées grâce à Monique Eleb — architectes et figures de la culture marocaine — venues voir ce qui se passait dans ces sous-sols, et dont le regard vaut, dit-il, « caution morale ». Le détail est poignant : Monique Eleb, qui vivait dans l’immeuble et l’avait fait entrer dans l’histoire de l’architecture, était morte à Paris deux jours avant ce tournage, le 26 mai 2023. Le reportage lui rend hommage.
La seconde voix : restituer 1930
Ahmed Idrissi Kaitouni, président du syndic, ne parle pas de programmation. Il parle du bâtiment :
« Nous sommes une équipe de propriétaires amoureux de ce bâtiment unique, et notre objectif, au-delà de la gestion, c’est de réhabiliter l’immeuble : essayer de restituer l’immeuble tel qu’il a été construit en 1930 par le grand architecte Marius Boyer — et le réhabiliter aussi aux yeux des Casablancais, et notamment aux yeux des autorités de la ville. »
Deux réhabilitations dans une seule phrase, et ce n’est pas un effet de style. La première est matérielle : rendre au bâtiment son état de 1930. La seconde est de réputation : rendre à l’immeuble sa place dans le regard de la ville. Un immeuble classé A+, rappelle-t-il, « est emblématique de Casablanca et surtout de l’architecture d’une époque » — celle de l’émergence du Casablanca moderne, « le début de la modernité au Maroc ».
La ville où tout le Maroc s’est rencontré
Le président du syndic ajoute alors une idée qui n’appartient qu’à lui, et qui déborde largement l’immeuble : Casablanca fut la première ville où les populations des différentes régions du Maroc se sont retrouvées. Fassis et Soussis, Berbères du Moyen Atlas, Jeblis : une intégration qui commence là, dans la ville qui monte. Ce patrimoine-là, dit-il, n’est pas seulement de pierre.
Sa dernière phrase est une fierté de propriétaire, et elle se vérifie :
« Ce bâtiment, qui est très moderne, a quatre-vingt-dix ans, et il n’a rien à envier à ce qui se fait actuellement. Je dirais même qu’il est beaucoup plus beau que beaucoup d’immeubles luxueux construits récemment. »
Ce que ce reportage ajoute
Nous racontons ailleurs ce qui s’est passé dans ces salles — l’exposition « Citadelle », la fresque d’Ilias Selfati. Ce reportage-ci répond à une autre question, plus rare : par quelle décision un immeuble d’habitation ouvre ses sous-sols. La réponse tient en trois mots — une demande, un vote, une cotisation. Aucun des trois ne fait une image ; les trois ensemble font un lieu.
Sources : Le360, « Casablanca: un espace culturel dans les sous-sols de l’immeuble Assayag », Qods Chabâa et Khadija Sebbar, 28 mai 2023 (article et reportage vidéo). Les citations sont transcrites du reportage et allégées de leurs hésitations, sans changement de sens. Le texte de l’article orthographie « Pierre Pilven » ; l’incrustation de la vidéo porte « Pielven » — nous suivons le texte. Les personnalités citées de vive voix dans le reportage ne sont pas nommées ici, faute d’avoir pu vérifier l’orthographe de chaque nom.
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