L’immeuble était fait pour être évacué

Deux escaliers par tour, une colonne sèche, une bouche à chaque palier — et une règle qui disait « toujours ».

📑 Sommaire

    Nous avons décrit l’Assayag comme un équipement plutôt que comme une façade : un parking creusé pour des voitures qui n’existaient pas encore, des buanderies alimentées en eau au huitième étage, un vide-ordures, une ventilation des cages, une prise de force dans chaque cuisine.

    Il reste un système dont nous n’avons pas parlé, et c’est le plus sérieux de tous : l’immeuble a été conçu pour être vidé de ses habitants en quelques minutes.

    Ce que la règle exigeait d’un immeuble de cette taille

    Le règlement municipal de voirie et de construction de Casablanca consacre un article aux immeubles hauts. Il commence par un seuil :

    « Les immeubles de cinq étages, et plus, sont tenus de se conformer aux prescriptions suivantes : l’immeuble comportera au moins deux escaliers régnant sur toute sa hauteur, de façon que tout occupant puisse se sauver dans l’hypothèse où une cage d’escalier quelconque serait envahie par la fumée ou les flammes. »

    Article 89 du règlement général de voirie et de construction de Casablanca, texte de 1952.

    Cette rédaction est celle de 1952 ; nous ignorons si les arrêtés de 1925 et 1931, en vigueur pendant le chantier, contenaient déjà cette exigence.

    Le raisonnement est celui de tous les règlements d’incendie : on ne suppose pas que l’escalier restera praticable. On suppose qu’il sera perdu, et l’on en exige un second.

    Trois tours, trois cages

    L’escalier circulaire de l’Assayag vu d’en haut, depuis le huitième étage : marches de marbre autour de la cage d’ascenseur
    L’escalier circulaire d’une des tours, vu du huitième étage — le dernier avant la descente. Autour du fût de l’ascenseur, les marches de marbre — vingt et une par étage, chacune d’un seul bloc — tournent sur toute la hauteur : c’est la « circulaire au centre » du plan, la principale des trois cages de chaque tour.

    Cette exigence éclaire d’un jour nouveau la forme de l’Assayag. Nous avons expliqué ailleurs pourquoi Boyer a dessiné trois corps distincts plutôt qu’un bloc unique — pour la lumière, pour l’air, pour la présence urbaine. Il faut y ajouter ceci : chaque corps garde sa propre cage d’escalier.

    Un immeuble qui se sépare en trois est un immeuble qui multiplie ses issues. Ce que l’on lit comme un parti pris Art déco est aussi, très concrètement, de la redondance.

    À ces escaliers principaux s’ajoutaient des escaliers de service, plus étroits — le règlement fixe la largeur minimale à un mètre pour l’escalier principal et à soixante-dix centimètres pour celui de service. Dans les immeubles de cette génération, on y accédait depuis la cuisine : c’était l’escalier du personnel, des livraisons, du linge — et, le cas échéant, de la fuite.

    L’escalier circulaire : marches de marbre, colonne de béton, vitrail rouge et bleu
    La circulaire : marbre, colonnes de béton, vitrail à hauteur de palier. C’est l’escalier que l’on montre.
    Escalier de service en béton, garde-corps de fer forgé, haut châssis d’acier vitré doublé d’un grillage en partie basse
    Un escalier de service : béton nu, fer forgé, châssis d’acier vitré. Le règlement leur admettait soixante-dix centimètres de large, contre un mètre pour l’escalier principal.

    Le plan d’un étage courant — le même pour les trois tours — le montre noir sur bleu. Autour de l’escalier circulaire du centre, deux escaliers de service prennent la diagonale, et chacun ouvre sur deux cuisines : quatre appartements par étage, trois cages par tour. Chaque appartement a, en outre, sa cour ouverte, ce petit puits de jour et d’air que Boyer préférait aux cours obscures.

    Plan d’un étage courant de l’Assayag, tirage cyanotype : quatre appartements autour d’un escalier circulaire, deux escaliers de service en diagonale
    Plan d’un étage courant, valable pour les trois tours. Au centre, l’escalier circulaire ; en diagonale, les deux escaliers de service, chacun desservant deux cuisines. Tirage cyanotype d’époque, collection privée. Document non retouché.
    Détail du noyau : escalier circulaire au centre et deux escaliers de service en diagonale
    Le noyau, en détail : la circulaire au centre, les deux escaliers de service à gauche en haut et à droite en bas. Ce sont eux que la règle voulait « toujours entièrement libres ».

    La phrase qui compte : « toujours entièrement libres »

    Le même article poursuit, et c’est là que le texte devient intéressant :

    « Les escaliers devront desservir tous étages qu’ils traverseront et aboutir au rez-de-chaussée sans pouvoir être prolongés directement vers les sous-sols. Les escaliers devront toujours être laissés entièrement libres. »

    Deux prescriptions, et deux idées.

    La première interdit de prolonger un escalier vers les sous-sols. La raison est connue des pompiers : dans la fumée et l’obscurité, quelqu’un qui descend ne sait pas toujours où s’arrêter. Un escalier qui continue sous le rez-de-chaussée conduit les gens sous terre au lieu de les conduire dehors. Le règlement veut que l’escalier finisse à la rue.

    La seconde tient en un mot : toujours. Un escalier de secours n’est pas un équipement que l’on installe une fois. C’est un état qu’il faut maintenir. Un escalier qui existe mais que l’on ne peut pas emprunter n’est pas un escalier ; c’est un couloir avec des marches.

    Escalier de service et palier devant une porte
    Un escalier de service et son palier. C’est un dégagement de ce genre que l’article veut « toujours entièrement libre ».
    L’escalier circulaire vu d’en bas, la main courante filant d’un seul trait
    La circulaire vue d’en bas : une seule main courante, du bas jusqu’en haut. Un escalier qui dessert tout l’immeuble ne vaut que s’il reste praticable partout.

    La colonne sèche

    Le reste de l’article décrit un dispositif que peu de gens savent lire dans un immeuble ancien :

    « Dans au moins une des cages d’escaliers, il sera installé : une colonne sèche de 65 mm jusqu’à la partie supérieure de l’immeuble ; sur le palier de chaque étage et sur un côté de cette colonne, une bouche d’incendie conforme au type du Service des Sapeurs Pompiers de la Ville. […] Ce raccord de refoulement devra être enfermé dans un coffret mural placé dans l’entrée principale. »

    Une colonne sèche est un tuyau vide qui monte jusqu’au sommet. Il ne sert à rien tant qu’il ne se passe rien. Le jour venu, les pompiers branchent leur pompe sur le raccord de l’entrée, et l’eau de la rue est disponible sur chaque palier — sans dérouler cent mètres de tuyau dans une cage envahie par la fumée.

    C’est un objet typique de cette architecture : invisible, inutile quatre-vingt-dix-neuf ans sur cent, et décisif le centième.

    Ce que le temps fait aux systèmes partagés

    Escalier de service tournant vers le bas, garde-corps rouillé
    Un escalier de service aujourd’hui. Il est toujours là ; c’est son usage qui s’est perdu.

    Ces dispositifs ont un ennemi qui n’est ni le feu ni le règlement : la durée.

    Un immeuble en copropriété change de mains appartement par appartement, sur quatre-vingt-dix ans. Une porte de service qu’on n’ouvre plus finit par être condamnée, puis oubliée, puis absorbée dans un placard. Un couloir qui ne mène nulle part d’utile est annexé par le logement voisin. Un sous-sol change de propriétaire et l’on referme une ouverture dont personne ne se rappelle l’usage. Rien de tout cela ne suppose de mauvaise intention : c’est l’entropie ordinaire des choses possédées en commun, où l’intérêt de chacun est clair et celui de tous ne l’est jamais.

    Les escaliers de secours de l’Assayag ne sont plus en service. C’est un constat, pas une accusation : la question relève du syndicat des copropriétaires, qui la connaît et en débat — et non de ce site, qui documente l’immeuble sans avoir mandat pour le gérer.

    Ce qui nous revient, en revanche, est de rappeler ce qui a été construit. L’Assayag n’a pas été bâti sans penser au feu. Il a été bâti avec deux escaliers par tour, une colonne sèche, une bouche par palier et une règle qui disait toujours.

    Palier de l’escalier circulaire et ses colonnes de béton
    Le palier de la circulaire et ses colonnes.
    Dessous du palier de l’escalier circulaire, vu depuis la volée
    Le dessous du palier : le béton tourne avec l’escalier. Ce qui a été construit est toujours là.

    Les huit photographies sont réunies dans l’album « Les escaliers de l’Assayag ».

    Des plans d’origine, un permis de construire ou un rapport de commission de sécurité compléteraient cette histoire : écrivez-nous.

    Sources : Arrêté municipal permanent portant règlement général de voirie et de construction à Casablanca, texte du 2 janvier 1952 (délibération de la Commission municipale du 24 juillet 1951), article 89 (« Mesures de précaution contre l’incendie ») et article 67 (« Escaliers ») ; ce texte abroge et remplace les arrêtés du 1er octobre 1925 et du 25 février 1931, que nous n’avons pas retrouvés. Dans les textes plus anciens que nous avons pu lire — le règlement-type de 1916, des extraits du règlement de Casablanca de 1920, un résumé de celui de 1923 —, nous n’avons trouvé ni second escalier obligatoire, ni colonne sèche, ni largeur minimale d’escalier.

    À lire aussi

    Liens utiles

    Alex Bego, L'Immeuble Assayag · Casablanca.

    Photos © 2026 Alex Bego / Immeuble Assayag. Toutes les photographies sont réalisées par nos soins, sauf mention contraire. Utilisation sur autorisation écrite — nous contacter.

    Envie de découvrir la résidence ? Visites lors des événements culturels · actualités et dates sur nos pages.
    Cet article vous a plu ?

    💬 Commentaires

    Sans HTML ni liens. Les commentaires sont modérés.

    Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier !