En janvier 1935, un mensuel casablancais consacre la moitié de sa une à l’Immeuble Assayag. Ce n’est pas une revue d’architecture : c’est La Gazette de l’Électricité, « journal des gens modernes », qui paraît en supplément du Petit Marocain. Le sujet de l’article ? Les prises de courant.
Cinq ans après l’ouverture du chantier, l’immeuble n’est pas encore un monument. C’est un argument de vente. Et le document, à quatre-vingt-dix ans de distance, en dit plus long sur le bâtiment que bien des textes écrits depuis.

Ce que le journal a vu
Le rédacteur — non signé, comme souvent — décrit l’immeuble en quelques phrases d’une précision remarquable. La première explique une chose que l’on cherche encore aujourd’hui à faire comprendre aux visiteurs :
« Monsieur Boyer, ennemi des cours obscures, a volontairement coupé son immeuble en deux parties par une large rue. »
La cour de l’Assayag n’est donc pas un vide laissé au hasard entre deux corps de bâtiment. C’est une décision, prise contre l’usage de l’époque — la cour intérieure sombre, étroite, où l’on empile les fenêtres de service. Boyer coupe et fait entrer la ville.
Vient ensuite le plan, formulé en une ligne :
« Les appartements du groupe principal se disposent en croix autour de la cage d’escaliers, ce qui a permis de donner aux appartements le maximum d’air et de lumière. »

Une colonne lumineuse dans l’axe de l’escalier
Le détail le plus beau de l’article tient en une phrase, et il concerne quelque chose que l’on ne voit plus :
« Les escaliers s’éclairent le jour par les cages d’ascenseur, la nuit, par une colonne lumineuse placée dans l’axe de l’escalier. »
De jour, la lumière descend par la gaine vitrée de l’ascenseur — c’est le rôle des grandes verrières. De nuit, une colonne de lumière remonte le vide central. L’escalier n’était pas éclairé par des points posés sur les paliers : il était traversé, sur toute sa hauteur, par une seule source verticale.
Trois petites villas sur le toit
Les penthouses, aujourd’hui, se disent en anglais. En 1935, le journal les nomme autrement :
« Chacune des trois tours se termine à la partie supérieure par une véritable petite villa dont les locataires jouissent du plus admirable panorama, loin de la poussière et du bruit de la rue. »
Une villa au sommet d’un immeuble : la formule dit exactement ce que Boyer cherchait. Le confort de la maison individuelle, mais à cinquante mètres au-dessus du boulevard. La suite de l’article le formule d’ailleurs comme une promesse commerciale — les appartements séduiront « ceux qui recherchent de l’air, de la lumière et le charme de la villa, sans en supporter les inconvénients ».
L’électricité comme argument
Le cœur du sujet, pour la Gazette, reste évidemment la fée électricité. Et là encore le texte est concret :
« Dans chaque cuisine une prise de courant permet l’installation de la cuisinière électrique, objet des vœux de chaque maîtresse de maison. Des prises de courant ont été prévues nombreuses et en particulier dans chaque pièce des prises pour chauffage permettront l’installation de ces radiateurs électriques modernes. »
Il faut se rappeler ce que cela voulait dire en 1935. La cuisine se faisait au charbon ou au gaz ; le chauffage aussi. Prévoir, dès le plan, une prise de force dans chaque cuisine et des prises de chauffage dans chaque pièce, c’était équiper l’immeuble pour des appareils que la plupart des locataires ne possédaient pas encore.
C’est exactement le raisonnement que l’on retrouve au sous-sol, avec le parking : bâtir pour un usage à venir. L’Assayag n’a pas été conçu comme une façade, mais comme un équipement.

Deux immeubles, deux cuisines — ne pas les confondre
La page présente deux réalisations de Boyer, et c’est une source d’erreur fréquente. À côté de l’Assayag, le journal montre l’immeuble de l’avenue d’Amade, « à la fois la propriété et l’œuvre de Monsieur Boyer » — le bâtiment que l’architecte s’était construit et où il vivait, au dixième étage.
La photographie du cuisinier au fez, souvent reprise en légende « Assayag », appartient en réalité à ce second immeuble.

Le journal signale au passage, dans l’immeuble de Boyer, « une formule d’appartements que nous croyons nouvelle à Casablanca : celle de l’appartement atelier comportant un très vaste hall de la hauteur de deux étages ». Un duplex d’artiste, en 1935, à Casablanca.
Qui a pris ces photographies
Un mot sur l’état des images. La page entière, plus haut, est reproduite telle quelle, sans aucun traitement. La vue de la façade est simplement détramée : la trame d’impression du journal — un réseau de points à 45°, d’environ soixante-dix lignes au pouce — a été filtrée, sans rien ajouter. Les deux cuisines, en revanche, ont été restaurées par intelligence artificielle à partir du même tirage de presse : contrairement au filtrage, ce procédé reconstruit le détail que la trame avait détruit. Il rend les photographies bien plus lisibles, mais une part de ce que l’on y voit est une restitution plausible, non un relevé du document. Le lecteur qui veut la matière brute la trouvera dans la page reproduite plus haut.
Les quatre clichés de la page portent la même signature : Photo Flandrin. Le studio Flandrin comptait parmi les grands ateliers photographiques du Maroc du Protectorat, et ses vues d’architecture circulent aujourd’hui encore. Pour l’Assayag, ces images comptent double : les photographies d’époque du bâtiment, intérieures surtout, sont rares.
Lire le document vous-même
La page entière est reproduite plus haut ; cliquez dessus pour l’agrandir. Le numéro complet du Petit Marocain du 31 janvier 1935 — quatorze pages — est également téléchargeable :
Télécharger le numéro complet (PDF, 28 Mo) — la Gazette de l’Électricité s’y trouve en page 10.
Le même numéro est consultable en ligne sur Gallica : Le Petit Marocain du 31 janvier 1935, vue 8.
Sources : « Le confort électrique et les grands architectes marocains », La Gazette de l’Électricité, journal des gens modernes, 4e année, n° 26, janvier 1935, supplément du Petit Marocain du 31 janvier 1935 (n° 5663), page 10 ; photographies : studio Flandrin. Numérisation : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, ark:/12148/bpt6k46973799.
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