Dans les archives de l’immeuble se trouve une coupure de presse. Elle raconte qu’un soir de 1952, à 18 h 40, une bombe a explosé dans la cage de l’Escalier A, blessant le gardien marocain de la maison.
Nous n’avons trouvé aucune autre source qui mentionne cet événement. Ni livre, ni thèse, ni base d’archives numérisée. Cette page publie donc un document, pas une certitude : la coupure telle qu’elle est, ce qu’elle dit, et la liste de ce que nous ne savons pas.

Ce que dit la coupure
L’article s’ouvre sur un rappel : l’engin de l’immeuble n’était pas le premier. « L’engin qui explosa aux Municipaux de Casablanca donna le signal d’une série d’attentats à la bombe qui se poursuivit boulevard de Suez, à Aïn Chock et dans une école coranique. »
Puis vient la scène. Il est 18 h 40, le quartier du Marché central entend la déflagration. Dans l’immeuble, toutes les vitres sont brisées. Les locataires sortent sur les paliers et se rassurent comme ils peuvent : « Une bouteille de gaz a sauté dans une cuisine ! » Quelqu’un se souvient alors de l’explosion survenue « quelques semaines auparavant dans l’incinérateur des ordures » — celle-là même, dans les sous-sols du bâtiment.
Jamma, le gardien
Le nom du blessé tient en un mot dans le journal : Jamma, gardien marocain de l’immeuble. Il sortait de l’ascenseur au rez-de-chaussée. Le texte le décrit boitillant vers la sortie et s’effondrant avant d’avoir franchi le seuil, la cuisse ouverte par des éclats de pierre et de verre.
Une foule se précipite « vers le grand building de huit étages, surmonté de trois tours caractéristiques ». On presse le blessé de questions. Il ne peut que répéter : « Je sortais de l’ascenseur. Cela a sauté ! »
Les pompiers arrivent, l’ambulance l’emmène à l’hôpital Maurice Gaud — l’établissement qui deviendra, après 1956 et sa fusion avec l’hôpital Jules Colombani, le cœur de l’actuel CHU Ibn Rochd.

L’enquête
Le journal nomme les policiers dépêchés sur place : MM. Tossan, commissaire divisionnaire, chef de la Sûreté ; le commissaire Bergerot, chef de la police mobile ; Capel, commandant des gardiens de la paix ; Campet, commissaire de permanence.
Les constatations sont précises. Le garde-fou de ciment qui entoure la cage d’escalier plongeant vers la cave est fissuré et déplacé à hauteur de la cage d’ascenseur. Le mur est criblé d’éclats, le sol cimenté endommagé ; on y ramasse un morceau de métal tordu. Les dégâts remontent, dans la cage d’escalier, jusqu’au cinquième étage.
L’engin
Sur une marche, à mi-hauteur entre le rez-de-chaussée et le sous-sol, un policier retrouve ce qu’il reste de la bombe. La description est d’un artisanat sommaire et parfaitement daté :
« On pouvait reconstituer un bidon métallique d’une trentaine de centimètres de hauteur, du genre de ceux utilisés pour transporter du parfum. Le bouchon était traversé par un cordon Bickford. L’engin devait être empli d’explosif et de petits cailloux. Il s’en dégageait une odeur rappelant celui de la pomme. »
Un bidon à parfum, une mèche lente, des cailloux en guise d’éclats. Rien d’industriel : un objet fabriqué à la main, posé dans un escalier.

Contre qui ?
La question occupe la fin de l’article, et elle reste ouverte. Le gérant de l’immeuble, M. Maléa, est entendu le premier. Il dit du gardien qu’il lui donnait toute satisfaction depuis une quinzaine de mois, et surtout qu’il avait, dès son entrée en service, « mené une lutte vigoureuse pour déloger des sous-sols une pègre oisive qui cherchait à y établir son quartier général ». Il avait même récemment contribué à faire arrêter deux individus suspects.
Le journaliste envisage donc que la bombe visait le gardien lui-même — puis écarte l’hypothèse pour une raison de bon sens : l’engin avait été déposé « en un lieu où son passage était problématique ».
Reste un dernier élément, et c’est le plus troublant. Un locataire déclare spontanément aux enquêteurs que sa femme et sa belle-mère ont vu à deux reprises — vers 15 heures, puis cinq minutes avant l’explosion — un homme en blouse grise rôder au pied de l’escalier. Les deux femmes affirment qu’elles pourraient le reconnaître. L’article se termine sur une question restée sans réponse : « Est-ce le même que l’on a déjà signalé lors des précédents attentats ? »
Casablanca en 1952
Le contexte, lui, est solidement documenté. 1952 est une année de tension extrême. Le 30 mars, pour le quarantième anniversaire du protectorat, des manifestations éclatent dans la ville. Le syndicalisme nationaliste monte en puissance, les Marocains n’ayant pas le droit d’avoir leurs propres syndicats.
L’année se termine dans le sang : les 7 et 8 décembre 1952, les émeutes des Carrières Centrales — l’actuel Hay Mohammadi — éclatent après l’assassinat en Tunisie du syndicaliste Ferhat Hached. Le bilan officiel parle d’une quarantaine de Marocains et de sept Européens tués ; les historiens avancent de cent à trois cents morts. L’Istiqlal, le PDI et le Parti communiste marocain sont dissous.
Une précision s’impose pourtant, et elle complique l’histoire plutôt qu’elle ne la simplifie. Les campagnes d’attentats que l’on connaît bien à Casablanca sont postérieures à notre coupure : les cellules armées nationalistes sont datées de septembre 1953, le premier attentat contre un train du 8 janvier 1953, la bombe du Marché central du 24 décembre 1953. Du côté du contre-terrorisme colon, la « Main Rouge » commence à poser des bombes en Tunisie fin novembre 1952 et ne frappe au Maroc que plus tard.
Autrement dit : cette bombe-là est antérieure aux deux campagnes organisées. Nous ne savons pas qui l’a posée, et nous n’avancerons pas de nom.
Ce que nous ne savons pas
Il faut le dire clairement, parce que c’est la moitié de l’intérêt de ce document.
- Aucune corroboration. Aucune source secondaire, aucune base numérisée accessible ne mentionne cette explosion ni celle de l’incinérateur qui l’a précédée de quelques semaines.
- Aucun des noms n’a pu être retrouvé ailleurs : ni Jamma, ni le gérant Maléa, ni les policiers Tossan, Bergerot, Capel et Campet.
- La série d’attentats évoquée en ouverture — les Municipaux, le boulevard de Suez, Aïn Chock, l’école coranique — n’est confirmée par rien d’autre.
- L’auteur reste inconnu, et l’enquête, si elle a abouti, n’a laissé aucune trace en ligne.
Où chercher
Deux pistes précises, pour qui voudrait vérifier.
D’abord la presse d’époque, numérisée et consultable : La Vigie marocaine et Le Petit Marocain, les deux grands quotidiens de Casablanca, sont sur Gallica pour l’année 1952. Une explosion survenue à 18 h 40 paraîtrait dans l’édition du lendemain matin.
Ensuite les archives du protectorat, conservées au Centre des archives diplomatiques de Nantes : les rapports de police de la Sûreté de Casablanca pour l’été et l’automne 1952 devraient contenir les noms cités par le journal.
Si vous reconnaissez cette coupure, si vous savez de quel journal elle vient, si un aïeul vous a parlé de cette soirée — écrivez-nous. Cette page existe pour être complétée.
Une note sur l’adresse
Un détail de la coupure mérite d’être relevé : le journal situe l’explosion « dans l’immeuble Assayag, au n° 18 de l’avenue Poeymirau ». Deux informations s’y trouvent. La rue portait alors le nom du général Poeymirau — c’est l’actuelle rue Hassan Seghir. Et le numéro 18 est bien l’une des deux entrées de l’immeuble, l’autre étant le 14 : c’est de là que vient l’adresse 1418 qui figure aujourd’hui sur les documents officiels. La page des visites détaille ce point.
Le vocabulaire, lui aussi, a bougé. Le journal écrit « la montée A » — le mot qu’employaient les Casablancais de 1952. Dans la maison, on a toujours dit l’Escalier A, et c’est cette forme que nous gardons ici.
Enfin, la formule du journaliste — « le grand building de huit étages, surmonté de trois tours caractéristiques » — rejoint exactement ce que l’on sait du bâtiment : sept étages d’appartements, un huitième de desserte, puis les penthouses. En 1952 déjà, on comptait les étages comme aujourd’hui.
Sources : coupure de presse conservée dans les archives de l’immeuble (journal et date exacte non identifiés sur le fragment ; l’archive la situe en octobre 1952) ; pour le contexte : travaux sur les émeutes des Carrières Centrales des 7-8 décembre 1952 et sur le syndicalisme nationaliste marocain ; notice de l’hôpital Maurice Gaud, devenu CHU Ibn Rochd. La photographie colorisée est un traitement moderne du cliché de presse en noir et blanc.
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