Au bas de presque chaque article de ce site, les mêmes deux noms reviennent : Monique Eleb et Jean-Louis Cohen. Ce n’est pas une politesse académique. Sans leur travail, il n’y aurait à peu près rien à lire sur l’Immeuble Assayag — ni sur la moitié des bâtiments qui font la silhouette de Casablanca.
Ils sont morts tous les deux en 2023, à dix semaines d’intervalle.
Monique Eleb, née à Casablanca
Elle naît à Casablanca le 2 septembre 1945 et meurt à Paris le 26 mai 2023. Sociologue et psychologue de formation, elle consacre sa carrière à une question simple et peu fréquentée : comment les gens habitent, réellement, les logements que les architectes dessinent pour eux.
Elle enseigne à l’École d’architecture de Paris-Villemin, puis compte parmi les fondateurs de l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-Malaquais en 2001. En 1991, elle crée avec Jean-Louis Cohen le laboratoire Architecture, culture et société, qu’elle dirigera jusqu’en 2012.
Un détail compte particulièrement ici : c’est elle qui est à l’origine de la fondation, en 1995, de Casamémoire — l’association qui défend le patrimoine architectural moderne de Casablanca, et qui organise aujourd’hui les Journées du Patrimoine pendant lesquelles l’Assayag ouvre ses sous-sols au public.
Jean-Louis Cohen, l’historien
Né à Paris le 20 juillet 1949, mort le 7 août 2023, il est architecte de formation et devient l’un des historiens de l’architecture moderne les plus lus de sa génération. Depuis 1994, il occupe la chaire Sheldon H. Solow d’histoire de l’architecture à l’Institute of Fine Arts de l’université de New York.
Son œuvre déborde largement le Maroc — Le Corbusier, l’architecture soviétique, l’architecture de guerre, les expositions du Centre Pompidou et du MoMA. Mais Casablanca l’accompagne pendant trente ans, et il y revient jusqu’à la fin.
Douze ans, trois livres
Leur travail commun sur Casablanca s’étend sur douze années et donne trois ouvrages : Casablanca. Mythes et figures d’une aventure urbaine (Hazan, 1998), Casablanca, portrait de ville (1999) et Les Mille et Une Villes de Casablanca (2003).
Le premier reste la référence. Quatre cent soixante-dix-huit pages, des archives françaises et marocaines, des centaines de photographies inédites, et une thèse : la Casablanca du XXe siècle n’est pas un décor colonial accidentel, c’est un laboratoire urbain qu’il faut lire comme tel. Le livre a été réédité plusieurs fois et traduit.
Ce que leur regard change pour l’Assayag
Avant eux, un immeuble de rapport des années 1930 n’était pas un objet de patrimoine. C’était un immeuble, simplement : on l’habitait, on le repeignait, on le démolissait à l’occasion. Il fallait une génération de chercheurs pour établir qu’une façade de 1930 méritait le même sérieux qu’un monument ancien — et pour donner aux habitants les mots qui permettent de défendre leur maison.
Cohen revient à l’Assayag en 2021, dans une étude sur l’architecture juive de Casablanca publiée par la revue Quest. Il y écrit de l’immeuble commandé par Moses Assayag :
« Plus audacieux encore est l’immeuble Moses Assayag, financé par un autre juif du nord du Maroc (1930-1932). Avec ses dix niveaux, il n’aurait pas été toléré à Paris à l’époque. »
Jean-Louis Cohen, « Casablanca la juive : Public and Private Architecture 1912-1960 », Quest, n° 19, 2021, p. 23. Traduction française par nos soins.
C’est, à notre connaissance, l’une des dernières fois qu’il écrit sur cet immeuble. Deux ans plus tard, il n’est plus là.
2023
Monique Eleb meurt le 26 mai. Jean-Louis Cohen le 7 août, brutalement, à soixante-quatorze ans, pendant ses vacances. Entre les deux dates, dix semaines.
Les livres, eux, continuent de faire leur travail. Chaque fois qu’un visiteur s’arrête devant les trois tours et se demande pourquoi elles sont là, il utilise — sans le savoir — des mots que ces deux-là ont mis en place.
Sources : notices biographiques de Monique Eleb et de Jean-Louis Cohen (Wikipédia ; Society of Architectural Historians ; Artforum) ; Jean-Louis Cohen et Monique Eleb, « Casablanca. Mythes et figures d’une aventure urbaine », Hazan, 1998 ; Jean-Louis Cohen, « Casablanca la juive », Quest n° 19, 2021.
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