Une maison, sept adresses : pourquoi « 1418 » ?

52 et 46, puis 14 et 18 avenue Poeymirau, 115 et 123 rue de l’Horloge, 4 rue Léon-l’Africain : les numéros de l’Immeuble Assayag dans la presse de 1934 à 1954.

📑 Sommaire
    Carte postale ancienne : l’Immeuble Assayag et ses gradins à l’angle de la rue de l’Horloge et de l’avenue Poeymirau
    L’Assayag à l’angle de l’avenue Poeymirau et de la rue de l’Horloge, sur une carte postale ancienne. Ces deux noms ont disparu ; les numéros, eux, ont changé deux fois.

    L’adresse officielle de l’Immeuble Assayag intrigue : « 1418, rue Hassan Seghir ». Ce n’est ni une faute de frappe ni un numéro hors norme. C’est la réunion de deux numéros, et le dernier état d’une histoire plus longue. En dépouillant cent trente mentions de l’immeuble dans la presse de Casablanca entre 1934 et 1954, on lui trouve au moins sept adresses : quatre numéros sur l’avenue, deux sur la rue de l’Horloge, un sur la rue Léon-l’Africain. Les voici dans l’ordre.

    Un îlot, trois rues

    L’Assayag n’a pas une façade, il en a trois. L’immeuble occupe un îlot entier, bordé par l’avenue Poeymirau, devant, par la rue de l’Horloge sur un côté et par la rue Léon-l’Africain sur l’autre, face à l’ancien cimetière de Sidi Belyout. Chaque rue a sa propre numérotation, et chaque occupant donne celle de sa porte. En février 1935, l’Office chérifien d’exportation annonce ainsi l’ouverture de son bureau d’informations « au coin de la rue de l’Horloge et de l’avenue Poeymirau, immeuble Assayag », sans numéro du tout. Le premier avis connu, en juin 1934, se contente lui aussi de « avenue Poeymirau (immeuble Assayag) » : le nom de l’immeuble suffit.

    Avenue Poeymirau : le 52 et le 46 (1934-1945)

    Les premiers numéros apparaissent dans les petites annonces. Le 30 novembre 1934, Mme Bartholomé cherche une bonne « 52, avenue Poeymirau, immeuble Assayag, 2e étage, escalier B ». Le 26 février 1935, la même annonce indique le 46. Ensuite, les deux numéros vivent côte à côte pendant plus de dix ans. Au 52, on loue en avril 1936 une « garçonnière, 8e étage, eau chaude, chauffage central », et le bureau du Touring-Club de France y reçoit ses adhérents de 1941 à 1945, de 1942 à janvier 1945, au téléphone 40-06. Au 46, un avis de décès donne rendez-vous au domicile mortuaire en septembre 1939, et Mme Mesod Zagury y reçoit les condoléances en août 1940.

    Deux numéros qui coexistent sur la même avenue, c’est presque sûrement deux entrées, comme aujourd’hui. Le passage de Mme Bartholomé du 52 au 46, sans changer d’étage, montre seulement que, la première année, l’usage n’était pas encore fixé. Et la presse a ses distractions : le 29 janvier 1938, La Vigie marocaine imprime « 52, boulevard Poeymirau », un mot que l’avenue ne portera officiellement que bien plus tard.

    Porte d’entrée de l’Immeuble Assayag à grille géométrique, sous un auvent de béton, entre deux palmiers en pot
    Une des deux entrées de l’avenue. Avant la guerre, elles portaient les numéros 46 et 52 ; depuis 1948, le 14 et le 18.

    Après la guerre : le 14 et le 18

    En février 1948, un nouvel avis de décès donne pour domicile mortuaire le « 14, avenue Poeymirau, immeuble Assayag ». En mai, le docteur Jacques Roby, chirurgien, ouvre son cabinet « 18, avenue Poeymirau, immeuble Assayag, 2e étage, escalier A ». Les numéros de l’avenue ont été refaits entre 1945 et 1948, et l’immeuble a reçu ceux qu’il porte toujours.

    La preuve la plus nette vient du Touring-Club. En 1945, son bureau est au 52, téléphone 40-06. En avril 1950, il est au « 18, av. Poeymirau (Imm. Assayag) », téléphone 240-06 : le même numéro, allongé d’un chiffre. Le bureau n’a pas déménagé ; c’est la rue qui a changé de numérotation, et le 52 est devenu le 18. Le 46, selon toute vraisemblance, est devenu le 14.

    À partir de là, les deux numéros reviennent dans tous les grands événements de la maison. C’est au 14 que se produit l’explosion du 5 janvier 1951, au cinquième étage. C’est au n° 18 que la bombe de septembre 1953 brise toutes les vitres. En mars 1952, un avis précise même : « 14, avenue Poeymirau, immeuble Assayag, escalier à droite ». Le 14 et le 18 : voilà le 1418.

    Rue de l’Horloge : le 115 et le 123

    Sur le côté, la rue de l’Horloge — l’actuelle rue Allal Ben Abdellah, dont nous racontons l’histoire dans « La rue de l’Horloge » — a ses propres numéros. En juillet 1935, une petite annonce propose deux Buick au « Garage, immeuble Assayag, 115, rue de l’Horloge » : c’est l’adresse du garage souterrain, dont une rampe débouche toujours sur cette rue. En mai 1950, le Touring-Club quitte le 18 de l’avenue et s’installe « 123, rue de l’Horloge, immeuble Assayag (angle avenue Poeymirau) » : il ne fait que tourner le coin de l’immeuble.

    Entre les deux, la rue de l’Horloge est l’adresse des boutiques et des ateliers du rez-de-chaussée : la vitrine de l’Office chérifien d’exportation en 1935, les cours de chant du ténor Eric Audouin, annoncés pendant des mois « immeuble Assayag, rue de l’Horloge ».

    L’Assayag à l’angle de la rue Allal Ben Abdellah et du boulevard Hassan Seghir : boutiques à grilles et palmiers
    Le même angle aujourd’hui : la rue de l’Horloge est devenue la rue Allal Ben Abdellah, l’avenue Poeymirau le boulevard Hassan Seghir.

    Rue Léon-l’Africain : le 4

    Sur l’autre côté, face au cimetière, la rue Léon-l’Africain donne la septième adresse : « Assayag, 4, rue Léon-l’Africain », dans un communiqué de mars 1936. C’est par là qu’on entre au local de l’Union sportive marocaine, qui y installe son « nouveau siège » en octobre 1937, et c’est à l’angle de cette rue et de l’avenue que le sculpteur François Cogné a son atelier. Le nom déroute parfois les journalistes : en octobre 1950, Maroc-presse situe l’immeuble « au coin de la rue Scipion-l’Africain et de l’avenue Poeymirau » — confondant le géographe de Grenade et le général romain.

    Le nom de l’avenue

    Les numéros ne sont pas seuls à avoir changé. Sur les cartes postales des années 1910, la voie s’appelle avenue de la Marine, et une carte que Jean-Louis Cohen et Monique Eleb datent des environs de 1932 porte encore ce nom. Elle prend ensuite celui du général Joseph Poeymirau, compagnon de Lyautey, mort en 1924 : dès juin 1934, et jusqu’en 1954, toute la presse que nous avons dépouillée écrit « avenue Poeymirau ». Viennent ensuite rue, avenue et enfin boulevard Hassan Seghir. Nous ne connaissons pas les dates exactes de ces changements ; si vous les connaissez, écrivez-nous.

    Le numéro, lui, a survécu à tous ces noms. Les documents officiels, les plans de la ville et les titres de propriété écrivent « 1418, rue Hassan Seghir » ; les cartes en ligne affichent « boulevard Hassan Seghir ». Les deux désignent la même porte — ou plutôt les deux mêmes portes. Pour un courrier, écrivez « rue » ; pour un taxi ou un GPS, « boulevard » suffit. Le reste est sur la page Visites, localisation et accès.

    Sources : Le Petit Marocain, La Vigie marocaine, L’Écho du Maroc, Maroc-presse, 1934-1954, d’après le relevé de cent trente mentions de l’immeuble établi sur Gallica (BnF) ; les liens renvoient à chaque page. Extraits cités d’après l’OCR, à vérifier sur l’image. Ordre des noms de la voie : habitants de l’immeuble.

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