Au coin de l’avenue Poeymirau et de la rue Léon l’Africain, une boutique du rez-de-chaussée de l’Assayag ne portait, à la fin des années 1930, qu’une carte de visite collée sur sa vitre : « François Cogné, statuaire ». Derrière le verre dépoli, l’auteur du Clemenceau des Champs-Élysées préparait le monument que Casablanca allait élever au maréchal Lyautey.
La presse de la ville a gardé la trace de cet atelier : une visite du résident général en février 1937, une chronique en avril, un reportage d’une page à l’automne 1938. Voici ce qu’elle raconte — et ce qui reste à retrouver.
Une vitrine face au cimetière
Le Petit Marocain du 22 octobre 1938 situe l’atelier sans hésiter : « Au coin de l’avenue Poeymirau et de la rue Léon l’Africain, en face cet immense champ de morts dont le silence n’est jamais troublé par les vains cris des humains, une devanture semblable à celle de n’importe quel magasin, porte une carte de visite collée sur la grande vitre, avec ces simples mots : François Cogné, statuaire. »
C’est l’angle nord-est de l’immeuble. La porte donnait sur la rue Léon l’Africain, face au cimetière qui bordait alors l’autre trottoir et dont l’emplacement est occupé aujourd’hui par la gare routière de la CTM. L’avenue Poeymirau est devenue la rue Hassan Seghir.
Un an et demi plus tôt, le chroniqueur du même journal qui signait ISIS avait trouvé une autre image : l’atelier se trouvait, écrivait-il, « en la grande kasbah de l’avenue Poeymirau ». La grande kasbah, c’est l’Assayag.
Le sculpteur de Clemenceau
François Cogné est né en 1876 à Aubin, dans l’Aveyron. Formé à l’École des beaux-arts de Paris, il s’est imposé dans le portrait et le monument public ; son Clemenceau, inauguré en 1932 sur les Champs-Élysées, l’a rendu célèbre. En 1938, le Petit Marocain le présente comme « diplômé de la ville de Paris, ancien élève des Beaux-Arts, élève de Barrias, médaillé des Artistes français », commandeur de la Légion d’honneur, auteur de dix-sept monuments, parmi lesquels « Le Victorieux » qui orne la Résidence générale à Rabat.
Il connaissait Lyautey de longue date. Le numéro que La Vigie marocaine publie pour l’inauguration reproduit une photographie que le maréchal lui avait dédicacée en 1926, en se disant son « admirateur et ami ».
Un premier voyage, en 1934
Cogné découvre le Maroc à la fin de 1934. Le 1er décembre, La Vigie marocaine annonce qu’il repart le jour même sur le Djenné, séduit par Meknès, par Fès et surtout par Marrakech, où il a été reçu chez le pacha : « François Cogné, comme Delacroix, a retrouvé en eux les Romains et les Grecs. » Il promet de revenir, et pour plusieurs mois.
Six mois à Casablanca
Il revient à la fin de 1936, chargé de la statue équestre de Lyautey que le Comité Lyautey fait élever par souscription publique. C’est dans la boutique de l’Assayag qu’il travaille : il y dessine et y modèle la maquette de la statue et les sept bas-reliefs destinés au socle.
Le 18 février 1937, vers 15 heures, le général Noguès, résident général depuis l’automne 1936, vient le voir pour une visite « extra-protocolaire, et qui fut entourée du plus strict incognito ». Le lendemain, le Le Petit Marocain raconte la scène : « Bientôt arrivait devant l’immeuble Assayag où se trouve l’atelier du maître, le cortège des automobiles officielles. » Le bureau du Comité Lyautey attend le résident autour du sculpteur.
Noguès s’attarde devant la maquette : Lyautey à cheval, « tenant son bâton, képi en tête et revêtu de la longue capote ». Puis devant les bas-reliefs, qui illustrent des mots célèbres du maréchal : l’accolade de Lyautey à un chef marocain, l’artisanat du pays, les produits du sol, des partisans à cheval, les médecins au travail dans leur hôpital, un groupe d’officiers, un coin du port en pleine activité. Cogné lui décrit l’emplacement prévu : le jardin devant le palais de justice sera transformé pour mettre le bronze en valeur.
Le même numéro annonce un geste. Cogné a fait savoir à M. Courtin, chef des Services municipaux, qu’il souhaitait offrir à la Ville de Casablanca, « en souvenir de son séjour, l’original de la tête de la statue de Clemenceau ».
D’autres visiteurs suivent. Le 27 mai 1937, en annonçant son départ, le Le Petit Marocain évoque « son atelier de l’avenue Poeymirau où tant de personnages en vue, parmi lesquels la maréchale Lyautey, vinrent admirer son œuvre au cours de longues visites ». Le surlendemain, il s’embarque sur le Djenné pour Marseille, avant Londres, où l’attend un buste du roi d’Angleterre.
La grande kasbah de l’avenue Poeymirau
Entre-temps, le 30 avril 1937, ISIS a consacré son « Propos du jour » à l’atelier. Il y décrit une assemblée de têtes : « Quand vous entrerez dans l’atelier de sculpture du maître Cogné, en la grande kasbah de l’avenue Poeymirau, tout se passera comme si l’on n’attendait que vous. » Tout autour, des bustes d’argile, de marbre, de bronze, de terre de pipe : Clemenceau et Lyautey partout, Foch, Briand, Caillaux, Pétain, Mussolini, le pape Pie XI, Albert Sarraut, l’ancien résident général Ponsot. Le maître lui-même rappelle au chroniqueur « un Alfred de Musset plus blond que nature ».
La chronique se termine sur une prédiction : « Le maître Cogné restera le sculpteur de Lyautey et de Clemenceau. »
Comment naissait un bas-relief
À l’automne 1938, à la veille de l’inauguration, un reporter du Petit Marocain passe « une heure dans l’atelier de François Cogné ». Le sculpteur lui montre comment sont nés les bas-reliefs. D’abord de minuscules croquis au fusain, recommencés « dix fois, vingt fois ». Puis le dessin projeté en grandeur naturelle : « le long des murs de l’atelier, les sept dessins des sept bas-reliefs » sont toujours là. Ensuite une plaquette de plâtre d’une dizaine de centimètres de côté, où le sujet est gravé en relief. Enfin la glaise, « plaquée en couche épaisse contre le mur », pétrie au pouce et à la spatule, tandis que « l’eau jetée sur l’ouvrage gicle partout souillant le carrelage sur lequel elle retombe en pluie fangeuse ».
Les bas-reliefs du monument de la place Lyautey ont donc pris forme contre un mur de l’Assayag, sur le carrelage d’une boutique.
Au milieu des bustes
La visite se poursuit parmi les œuvres : « un Clemenceau de bronze prend son air de tigre », une jeune femme qui semble condenser « toutes les grâces du XVIIIe siècle », Albert Sarraut qui « attend qu’on lui donne un socle », un trio d’athlètes en cire perdue, le maréchal « en pied, en buste, à cheval ». Le reporter s’arrête enfin devant un portrait peint, celui de la mère du sculpteur : Cogné peignait aussi.
Du plâtre au bronze
La statue elle-même n’a pas été agrandie à l’Assayag. Cogné le raconte dans La Vigie marocaine du 5 novembre 1938 : la maquette avait été exposée une quinzaine de jours dans le hall du journal, puis, « après la visite que voulurent bien faire à mon atelier Mme la maréchale Lyautey et le général Noguès », il partit pour Paris « emportant cette première maquette ». Là, de mai à la fin de juillet 1937, il étudie un modèle au quart, haut d’un mètre dix, d’après un cheval prêté par l’École de cavalerie de Vincennes. Ses collaborateurs l’agrandissent ensuite quatre fois ; la statue de glaise, quatre tonnes de terre, est achevée le 9 mars 1938. La fonte est confiée à la maison Barbedienne.
5 novembre 1938
Cogné repasse quelques jours par Casablanca en janvier 1938 pour régler avec la municipalité les travaux du socle, puis repart sur le Chellah. En octobre, le bronze arrive. Le 21, deux immenses chèvres de bois sont dressées place Lyautey pour hisser le socle, quatre tonnes, puis la statue, trois tonnes et demie ; « la foule a été encore nombreuse hier autour de la statue équestre du Maréchal », note le Petit Marocain du lendemain.
Le monument est inauguré le 5 novembre 1938 devant le palais de justice, en présence du sultan Sidi Mohammed ben Youssef, du général Noguès et de la maréchale Lyautey.
Après
En juin 1939, ISIS se souvient encore d’avoir entrevu, « dans l’atelier du maître François Cogné, au rez-de-chaussée de l’immeuble Assayag », le buste du pape Pie XI. C’est la dernière mention de l’atelier que nous ayons trouvée.
Sous l’Occupation, Cogné devient le sculpteur officiel du régime de Vichy : son buste du maréchal Pétain est destiné à remplacer la Marianne dans les mairies. Il meurt à Paris en 1952.
La statue de Lyautey quitte la place en avril 1959 pour le jardin du consulat général de France, d’où on la voit toujours depuis l’actuelle place Mohammed V.
Ce que nous cherchons encore
- La tête de Clemenceau. Offerte à la Ville en février 1937 : a-t-elle été acceptée, exposée, conservée ? Nous n’en avons retrouvé aucune trace.
- Les dates du bail. Cogné y travaille au plus tard en février 1937 ; sa carte est encore sur la vitre en octobre 1938. Quand est-il arrivé, quand est-il parti ?
- Une photographie de la vitrine. Les reporters ont photographié l’intérieur, jamais la devanture.
- Les sept dessins des bas-reliefs, accrochés aux murs de l’atelier en 1938.
Avant Cogné, le même angle de l’immeuble avait abrité, en 1935, l’atelier d’une sculptrice, Mlle de Blonay : nous en parlons sur la page « Les ateliers de l’Assayag ». Les photographies et les coupures de presse sont réunies dans l’album « L’atelier de François Cogné ». Si vous savez quelque chose de cette boutique, écrivez-nous.
Questions fréquentes
Où se trouvait l’atelier de François Cogné à Casablanca ?
Au rez-de-chaussée de l’immeuble Assayag, dans la boutique d’angle de l’avenue Poeymirau (actuelle rue Hassan Seghir) et de la rue Léon l’Africain, face à l’emplacement de l’actuelle gare routière de la CTM. Le Petit Marocain l’écrit en février 1937, en octobre 1938 et en juin 1939.
Qu’a-t-il réalisé dans cet atelier ?
La maquette de la statue équestre du maréchal Lyautey et les sept bas-reliefs de son socle, pendant un séjour de six mois, de la fin de 1936 à la fin de mai 1937. La statue elle-même a été agrandie et fondue à Paris.
Où est aujourd’hui la statue de Lyautey ?
Inaugurée le 5 novembre 1938 devant le palais de justice, elle a été déplacée en avril 1959 dans le jardin du consulat général de France, d’où elle reste visible depuis la place Mohammed V.
Sources : Le Petit Marocain, 19 février 1937 (p. 1 et 5), 30 avril 1937, 27 mai 1937, 29 janvier 1938, 22 octobre 1938, 2 juin 1939 ; La Vigie marocaine, 1er décembre 1934 et 5 novembre 1938 (p. 17-18), consultables sur Gallica ; notice « François Cogné » de Wikipédia ; Alexandre Aublanc, « La statue de Lyautey et la France de Vichy », 2020.
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