Sur les plans, l’Immeuble Assayag porte la signature de Marius Boyer. Mais un immeuble de Casablanca, vers 1930, est l’œuvre de bien plus de mains : un commanditaire, un architecte venu de loin, un entrepreneur souvent italien, des maîtres artisans marocains, des marbres tirés des oueds du pays, des zelliges et des ferronneries fabriqués sur place. Jean-Louis Cohen et Monique Eleb dressent le portrait de ce monde du bâtiment.
Une ville d’architectes
Au début des années 1920, les demandes d’emploi déposées auprès de l’administration révèlent l’ampleur du phénomène : Casablanca compte trois fois plus d’architectes que Tunis et deux fois plus qu’Alger, rapportés à leur population, et la densité des entrepreneurs y est plus forte encore. Les premiers arrivés sont Hippolyte Delaporte, actif dans la ville nouvelle dès 1913, et Gourdain. Marius Boyer est venu pendant la guerre comme lieutenant du Génie, avec, note Henri Prost, « de très nombreuses récompenses à l’École des Beaux-Arts » ; Auguste Cadet, employé d’abord aux services d’architecture, s’associe ensuite à Edmond Brion et Aulier. Georges Vimort débarque pour l’exposition de 1915, Fougère vient de Tanger, Albert Laprade arrive en 1915 et Joseph Marrast au début de 1916.
Des parcours venus de partout
Leurs origines sont des plus variées. Les frères Pertuzio, nés en Algérie, ont été formés à Tunis ; Pierre Jabin, Arrivetx et Gustave Cottet, nés en Algérie eux aussi, y ont fait leurs études ; les frères Suraqui, nés à Oran, n’ont qu’une formation de géomètres ; Aldo Manassi est diplômé de l’Académie de Milan, et le Français Curton a été formé à Berlin. Au début des années 1930 arrive une génération plus radicale, formée à l’École des Beaux-Arts de Paris : Marcel Desmet, Erwin Hinnen, Georges Renaudin, Paul Perrotte. Plusieurs de leurs visages ont été publiés dans Le Maroc en 1932 : Boyer, Albert Greslin, Pierre Bousquet, Élias et Joseph Suraqui, Manassi.
Ces architectes, observent Cohen et Eleb, ne sont en général pas des héritiers : souvent sans entregent en métropole, parfois en marge du système de reconnaissance français, ils trouvent au Maroc une mobilité ascendante et des possibilités concrètes, et travaillent dans une atmosphère de liberté que leurs projets successifs laissent voir. Ils se réclament, comme leurs confrères parisiens, à la fois de l’éclectisme et du rationalisme, avant que la découverte de l’architecture ancienne du pays n’infléchisse leur manière.
Architectes français, entrepreneurs italiens
Les commanditaires sont des Européens enrichis, de grands bourgeois juifs d’Afrique du Nord, des notables marocains : ils font bâtir leur villa et des immeubles de rapport, et l’usage associe l’architecte français à l’entrepreneur italien. Parmi les entreprises, les historiens citent Baille, Rivollet et Sidoti, Liscia, Ferrara et Selva. Beaucoup d’entrepreneurs, italiens comme Ferrara, les frères Selva, Biagio, Battaglia ou Pappalardo, ou français comme Baille, Gouvernet et Lorentz, sont passés par la Tunisie ou l’Algérie et connaissent déjà le climat et les modes de vie du Maghreb.
Nombre d’immeubles remarquables leur appartiennent. L’immeuble d’angle de la rue Lasalle, par exemple, a été construit par l’entrepreneur Pappalardo ; celui que Henri Couette élève pour l’entrepreneur Banchi, à l’angle du boulevard Foch et de la rue de Pont-à-Mousson, détient un temps le record de hauteur de la ville. Au bas de l’échelle, les Espagnols et les Italiens les plus modestes du quartier du Maârif travaillent comme petits entrepreneurs et ouvriers du bâtiment ; route de Rabat, vers 1920, un dépositaire de carrelages espagnol vend carreaux de faïence et de ciment.
Les maâlems et le béton
Ces entrepreneurs sont prompts à reconnaître et à employer les savoir-faire des m’allemîn, les maîtres artisans marocains : sur les chantiers, les équipes mêlent les formations et les origines. Georges Vidalenc décrit des entrepreneurs secondés par des tâcherons ou maçons limousins, siciliens ou valenciens, et s’étonne de la rapidité avec laquelle les ouvriers marocains ont assimilé le béton armé : bien des entreprises n’emploient plus qu’eux, à l’exception du chef de chantier européen. Mais il suffit d’une très bonne année agricole, comme en 1928, pour que les paysans retournent à leur terre ; les entreprises, devenues prudentes, accélèrent la mécanisation des chantiers.
La technique s’adapte au pays. Pour le Groupe Brazza de Marcel Desmet (1931-1932), l’ossature est entièrement en béton armé, avec des murs extérieurs en double paroi de briques : le béton résiste mieux que le fer au climat humide de la côte, et la double cloison protège des écarts de température. Le texte d’époque qui le présente ajoute, sans fard, que la main-d’œuvre marocaine est alors payée très peu.
Marbres de l’oued, zelliges de Casablanca
À part la brique et le ciment, produits en masse sur place dès les années 1920, les matériaux sont marocains. Les marbres à veines grises de l’oued Yquem et à veines rouges de l’oued Akreuch habillent les entrées d’immeubles et les logements de luxe. Mosaïques, zelliges, pâtes de verre et ferronneries sont fabriqués à Casablanca même, et les architectes travaillent en lien étroit avec les mosaïstes, les ferronniers et les ébénistes ; on conserve par exemple un dessin de ferronnerie de l’architecte Georges Grel, vers 1932. Les claustras de ciment armé, « panneaux de matière ajourée » selon le décorateur casablancais Kirk Lucien Coste, laissent passer l’air et la lumière.
L’entrée d’immeuble des années 1930, où toutes ces techniques se rencontrent, devient une œuvre d’art totale : grandes plaques de marbre alternant avec des bandes de mosaïque, sols de granito bordés de carrelage, portes de fer forgé, dans un esprit géométrique souvent plus viennois que parisien. La complexité du dessin dit le rang de l’immeuble. Et, écrivent Cohen et Eleb, la patte des marbriers Léglise et Maria ou Liscia, et celle des frères Specioso, ferronniers d’art, s’y reconnaît autant que celle des architectes.
Dans les halls de l’Assayag
Les halls de l’Assayag parlent cette langue. On y entre par une porte à grille géométrique encadrée de pilastres en carreaux ocre ; le vestibule garde ses grandes plaques de marbre veiné ; un soubassement de marbre brun court jusqu’à l’escalier circulaire ; sur le palier du cinquième, le sol de granito est découpé par des joints de métal doré qui suivent la courbe du mur ; ailleurs, une porte de fer forgé à rinceaux. Le nom de ceux qui ont taillé, posé et forgé ces pièces n’est pas écrit sur les murs : une facture, une plaque d’entreprise ou un souvenir de famille les rendrait à l’immeuble. Écrivez-nous.


Foire aux questions
Qui étaient les architectes de Casablanca dans les années 1920 et 1930 ?
Des architectes aux parcours très divers : Delaporte et Gourdain, les premiers arrivés, Marius Boyer, Auguste Cadet, Edmond Brion, Albert Laprade, Joseph Marrast, les frères Pertuzio formés à Tunis, les frères Suraqui nés à Oran, Aldo Manassi diplômé à Milan, puis, au début des années 1930, Marcel Desmet, Erwin Hinnen, Georges Renaudin et Paul Perrotte, formés aux Beaux-Arts de Paris.
Qui construisait les immeubles ?
Des entrepreneurs souvent italiens (Ferrara, Selva, Biagio, Battaglia, Pappalardo) ou français (Baille, Gouvernet, Lorentz), passés par la Tunisie ou l’Algérie, avec des maçons européens, des maîtres artisans marocains et des ouvriers marocains rapidement formés au béton armé.
D’où venait le marbre des immeubles de Casablanca ?
Du Maroc : marbres à veines grises de l’oued Yquem et à veines rouges de l’oued Akreuch, utilisés dans les halls d’entrée et les logements de luxe ; mosaïques, zelliges et ferronneries étaient fabriqués à Casablanca.
Quels savoir-faire voit-on dans l’Immeuble Assayag ?
Le marbre veiné du vestibule, le soubassement de marbre brun, le granito à joints de métal doré des paliers, les portes en fer forgé et la grille géométrique de l’entrée : la palette des halls casablancais des années 1930.
Sources : Jean-Louis Cohen et Monique Eleb, Casablanca. Mythes et figures d’une aventure urbaine, Hazan, p. 88-92 et chapitres « Habiter la ville nouvelle : les années 1920 » et « Des arts décoratifs à la modernité » ; les auteurs citent notamment Henri Prost (note du 3 décembre 1922), Georges Vidalenc, Le Maroc en 1932 et Chantiers nord-africains. Photographies : Alex Bego.
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