Marius Boyer s'installe à Casablanca en 1919 et n'en repartira plus. En un peu moins de trente ans, il donne à la ville quelques-uns de ses édifices les plus reconnaissables. Suivre ses chantiers, c'est voir se transformer, bâtiment après bâtiment, l'idée qu'une ville se faisait d'elle-même.
Un architecte formé à Paris, révélé au Maroc

Né à Marseille en 1885, admis à l'École des Beaux-Arts en 1904 dans l'atelier de Gabriel Héraud, Boyer y accumule les distinctions — médaille en histoire de l'architecture, plusieurs secondes médailles en projets rendus, prix de reconnaissance des architectes américains en décembre 1910 — avant d'obtenir son diplôme le 13 novembre 1929, soit dix ans après son installation à Casablanca. Le détail vaut d'être noté : l'essentiel de sa formation pratique s'est faite sur les chantiers marocains, pas dans les ateliers parisiens. Son parcours complet est retracé sur une page dédiée.
La notice que lui consacre la revue Bâtir en février 1932 ajoute quelques jalons. Jusqu'en 1901, Boyer est élève de l'École supérieure de Bandol ; il prépare ensuite, à l'École spéciale d'architecture, le concours d'entrée aux Beaux-Arts, où il est reçu quatrième en avril 1904. Il se mesure aussi aux concours publics : en 1910, il obtient la quatrième prime au concours de l'escalier monumental de la gare de Marseille, et en 1916, il est déclaré admissible au concours des Régions dévastées.
Entre 1925 et 1929, il s'associe à Jean Balois. C'est de cette collaboration que naissent plusieurs de ses œuvres majeures.
1906 : Marseille, pour raisons de santé

Deux ans après son admission, Boyer écrit de Marseille au directeur de l'École. Il lui a déjà demandé « s'il m'était possible de permuter afin de terminer mes études à Marseille » ; faute de réponse, il redonne une adresse, chez Félix Boyer, boulevard Boyer, à la Belle de Mai.

La demande remonte jusqu'au sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts, dont la lettre au directeur en donne la raison : l'élève veut continuer ses études à l'École régionale d'architecture de Marseille, « où il doit aller habiter pour des raisons de santé ». La réponse est prudente. De telles autorisations « ne sauraient […] être accordées que dans des cas exceptionnels », et un retour à Paris ne serait possible que pour des « motifs extrêmement sérieux ». Le dossier se poursuit pourtant à Paris : Boyer y passe en première classe le 5 mai 1908.
1912 : la lettre d'un étudiant rayé des listes
Ce diplôme obtenu à quarante-quatre ans n'est pas une négligence. Un document de son dossier d'élève, conservé aux Archives nationales, en donne la raison.
Le 25 octobre 1912, Boyer écrit de Paris au directeur de l'École nationale des Beaux-Arts. Il vient d'être rayé des listes de l'École et sollicite sa réintégration. L'explication qu'il avance est d'une banalité désarmante : il a commis, écrit-il, « une grave erreur d'interprétation du règlement », ayant supposé que l'année scolaire se comptait d'octobre à octobre.
Il plaide ensuite son dossier avec la précision d'un homme qui connaît ses chiffres : il a acquis plus du double des valeurs exigées en architecture, mais non celles d'archéologie et d'histoire de l'art ; il devait donc concourir au moins deux fois durant l'année 1911-1912, et croyait fermement l'avoir fait en présentant un projet et une esquisse en octobre 1911.
La fin de la lettre est la plus humaine. Boyer redoute que « sa faute involontaire » n'annule huit années de travaux, « alors surtout », écrit-il, « que je touche au but final ». Il s'inquiète aussi des trois années qui lui restent avant la limite d'âge.
Il obtient sa réintégration, et l'École lui donne raison : prix Deschaumes de l'Académie des Beaux-Arts en 1913, dernière mention le 27 janvier 1914. Puis viennent la guerre, puis le Maroc. Le « but final » attendra encore quinze ans.
1916-1917 : le sous-lieutenant Boyer

La guerre a laissé deux citations dans le dossier d'élève. La première est datée du 20 août 1916 : le sous-lieutenant Boyer, de la 19e compagnie du 363e régiment d'infanterie, est cité à l'ordre de la brigade. Il « s'est fait remarquer par son calme et son énergie dans les combats du 3 au 10 août 1916 » et a fait exécuter par sa troupe, « en la maintenant sous un bombardement continuel, la mission d'organisation qui lui était confiée ».

Le 1er septembre, il écrit à l'École. Il a pris part « à de violents combats » : « j'ai trouvé cela horrifiant et grandiose tout à la fois ». Il en est revenu avec « une petite citation », qu'il a fait parvenir à l'École, et prépare une demande pour passer de l'infanterie au génie. Il lui faut pour cela un certificat d'études, car « quoique largement diplômable, je ne suis pas diplômé ». Il salue au passage « notre maître bien-aimé M. Bonnat » — le peintre Léon Bonnat, directeur de l'École.

Le 17 septembre, il remercie pour les papiers reçus et pour les félicitations de l'École : « Ma conduite fut bien modeste, croyez-le, mais je suis très touché de voir combien ceux que je vénère veulent bien donner de prix à un acte qui ne fut que l'expression de mon devoir. »

Le passage au génie s'est fait. Le 14 août 1917, c'est comme sous-lieutenant de la compagnie 1/13 du 3e génie que Boyer est cité à l'ordre de la 51e division d'infanterie. Il « a fourni un effort considérable dans l'organisation des travaux d'attaque et de franchissement du canal de l'Yser », obtenant de ses hommes, « par son exemple et son attitude sous le feu, un travail énorme dont les résultats ont été précieux pour la suite des opérations ».
Le sujet du diplôme

Entre-temps, Boyer a dépassé la limite d'âge. En 1925, l'École lui rouvre la porte. Le 29 janvier, M. Bomier, inspecteur de l'École, lui annonce qu'à sa demande le Conseil supérieur a fait adopter par le ministre une règle nouvelle : « tout ancien élève de 1re classe, mobilisé, atteint par la limite d'âge » avant d'avoir obtenu certaines mentions « est admis à subir les épreuves du diplôme, s'il est titulaire d'au moins 15 valeurs en architecture ». Boyer en compte 21.

Boyer répond de Casablanca le 26 février, sur le papier à en-tête de son agence : il ne dissimule pas « la joie très vive » ressentie à la lecture et promet d'aller remercier « de vive voix ». Le diplôme viendra pourtant quatre ans plus tard.
Le 13 novembre 1929, Boyer est enfin diplômé — 143e promotion. Le titre du projet qu'il soumet mérite d'être cité tel quel : « L'habitation d'un colon aisé ».
La formule appartient au vocabulaire de son époque, et l'ironie de la date est totale. Pendant que l'architecte présente à Paris la maison d'un colon, ses ouvriers montent boulevard Hassan Seghir tout autre chose : un immeuble collectif de dix niveaux, avec buanderies communes et terrasses ouvertes, commandé par un négociant marocain. L'exercice d'école regardait en arrière ; le chantier, lui, regardait déjà ailleurs.
Les années 1920 : hôtels, bureaux, un cercle d'officiers
Au sortir de la guerre, Boyer arrive à Casablanca encore mobilisé, lieutenant du génie. Ses premières commandes disent la ville qui se construit alors : il faut loger les voyageurs, les bureaux, l'armée. L'hôtel Volubilis (1920), rue Abdelkrim-Diouri — alors rue de l'Aviateur-Védrines —, passe pour son tout premier projet ; suivent l'hôtel Atlas (1922-1923), boulevard Houphouët-Boigny, et l'immeuble du Comptoir des Mines (1923), rue Guynemer, aujourd'hui rue Tahar-Sebti, où l'on a relevé une influence viennoise. Boulevard de la Gare, il bâtit l'immeuble du quotidien La Vigie marocaine, orné de motifs néo-mauresques. Le Cercle militaire, que les cartes postales du temps attribuent à « Boyer et Laprade », appartient à ces mêmes années.
Avant même ces commandes, Boyer a bâti pour l'armée. D'après Bâtir, il a commencé la guerre comme sous-officier, avant de devenir sous-lieutenant d'infanterie ; passé au génie, il y sert jusqu'en 1919, comme lieutenant. C'est comme chef de service à la chefferie du génie de Casablanca qu'il réalise la Manutention militaire, le cercle des officiers et celui des sous-officiers de Casablanca, l'aménagement du camp Cazes — le camp d'aviation — et du camp d'Aïn-Bordja, le cercle militaire de Kasbah-Tadla et la maison du Commandement militaire à Agadir.
Il concourt aussi. Au concours du théâtre municipal de Casablanca, en 1919, il reçoit le deuxième prix ; à celui d'une salle de spectacles à Mazagan, en 1921, le troisième. Viennent ensuite des premiers prix, avec des projets retenus pour être construits : l'Hôtel de ville de Casablanca (1927), les abattoirs de Rabat (1928, avec Jean Balois), la Maison du Colon à Casablanca (1928) et le groupe d'immeubles de l'Urbaine à Fès (1929).
D'un chantier à l'autre revient une même façon de composer la façade : un enduit blanc et lisse, contre lequel se détache un décor brun et rugueux, le plus souvent autour des fenêtres. On la suit de l'hôtel Volubilis jusqu'à l'Hôtel de ville. Boyer n'y renonce que dans l'Assayag et dans l'immeuble Lévy-Bendayan, pour des façades blanches et lisses, tendues de lignes verticales.
En 1925, le papier à lettres de l'agence porte son adresse : 260, rue du Capitaine-Hervé, au parc Lyautey, téléphone 8-14. En 1938, l'annuaire Le Maroc en 1938 la situera avenue d'Amade.
L'immeuble El Glaoui (1928)

Commandé par Thami El Glaoui, pacha de Marrakech, et élevé en 1928 avec Jean Balois, cet immeuble du boulevard Mohammed V — alors boulevard de la Gare — demeure l'un des plus imposants de l'artère. Œuvre d'un Art déco assumé, il joue d'une majesté frontale : les étages, protégés par une galerie, reposent sur des colonnes de marbre reliées par une série d'arcs de brique. Des tourelles y abritent les séjours à deux niveaux des appartements du cinquième étage — une composition qui deviendra un temps la signature de Boyer —, et le passage couvert de pavés de verre qui traverse l'îlot est le premier des grands passages commerçants de la ville. Nous le racontons dans La rue de l'Horloge.
La commande dit aussi quelque chose du personnage de Boyer : il travaille aussi bien pour l'un des hommes les plus puissants du Maroc que, deux ans plus tard, pour des négociants venus du Nord.
L'immeuble Lévy-Bendayan (1928)

La même année, Boyer compose l'immeuble Lévy-Bendayan « à redans » : la façade avance et recule par ressauts successifs, et le décor cède la place au jeu des volumes. C'est, avec l'Assayag, l'un des immeubles où il renonce à ses encadrements bruns pour la surface blanche et les verticales franches. À l'intérieur, il essaie déjà l'escalier circulaire qu'il reprendra deux ans plus tard à l'Assayag : Emmanuel Neiger et Pascal Plaza (2013) le jugent identique.

La revue Bâtir lui consacre en 1932 trois photographies et une légende admirative : « Le très curieux immeuble Lévy-Bendayan qui domine le quartier circonscrit entre la rue de Marseille et le boulevard de la Liberté. La lumière solaire joue dans les nombreux ravalements qu'il comporte et lui communique une photogénie qui tenterait le moins habile des chasseurs d'images. » Elle nomme aussi l'entreprise, Selva Frères, et le fournisseur des ascenseurs, Roux-Combaluzier.
La villa El Mokri et le cinéma Le Vox
Édifiée à Anfa pour El Mokri, grand vizir du sultan, la villa El Mokri fait dialoguer l'architecture traditionnelle marocaine et des touches résolument modernes : chaque détail y cherche l'accord entre le passé et le présent.
Le cinéma Le Vox occupe un tout autre territoire. Plus grand cinéma d'Afrique à son ouverture, en 1935, il témoigne de l'avant-gardisme de son auteur et de sa capacité à sortir des formes convenues : lignes épurées, dessin fonctionnel. Sur la place Louis-Gentil — aujourd'hui intégrée à la place des Nations-Unies —, la salle superposait trois balcons, accueillait jusqu'à deux mille spectateurs et pouvait ouvrir son plafond à la fraîcheur du soir. Il devient très vite un rendez-vous culturel pour les Casablancais — la preuve qu'un bâtiment peut créer un usage autant qu'il le sert. La salle a été démolie au milieu des années 1970.
L'Immeuble Assayag (1930)

Boulevard Hassan Seghir, Boyer répond à l'appel des autorités à bâtir en hauteur par une composition en trois tours à arcades, réunies au septième étage, sur dix niveaux au total. Verrières éclairant les circulations, terrasses en gradins, buanderies communes en couronnement : c'est son manifeste d'habitation moderne.
Le détail de cette écriture est raconté dans Design et architecture et dans notre article « Pourquoi trois tours ? ». Pour le même client, Boyer réalisera aussi une villa à patio néo-marocain, à Aïn-Sebaâ. En 1938, l'annuaire Le Maroc en 1938 recense l'immeuble parmi ses réalisations sous le nom d'« immeuble Asayag, avenue Poeymirau » — le premier nom de l'actuel boulevard Hassan Seghir.
1931 : deux immeubles en hauteur restés sur le papier
Le 3 avril 1931, Le Petit Marocain pose dans sa page « Casablanca » une question — « Sommes-nous à un tournant de notre urbanisme ? » — illustrée de deux dessins de Boyer : « les projets de M. Boyer pour deux maisons que Casablanca verra s'élever dans quelques mois ». Ce sont deux immeubles en hauteur pour le centre de la ville. Aucun ne sera construit. Le premier monte par retraits successifs, comme l'Assayag, dont le chantier est alors en cours. Les deux projets s'inscrivent dans le grand débat de 1930-1931 sur une Casablanca verticale, où Boyer écartait les constructions hautes en bordure du port pour imaginer « une sorte d'amphithéâtre bâti », dont la hauteur croîtrait avec l'éloignement du rivage. Nous le racontons dans « 1930 : la Casablanca des gratte-ciel qui n’a pas eu lieu ».
Banques, régies et entrepôts : l'agence au tournant des années 1930
Pendant que monte l'Assayag, l'agence travaille pour toute l'économie du Protectorat. Elle signe la Banque commerciale du Maroc (1930), les bâtiments de la Régie des tabacs à Casablanca, à Safi et à Agadir, l'immeuble de la Compagnie Paquet — la compagnie de navigation qui reliait Marseille au Maroc —, l'hôtel Plaza et, dans le quartier industriel des Roches-Noires, les installations du Comptoir français du Maroc et de la Société marocaine des céréales. Elle dessine jusqu'à une station-service, la station Cima-Wallut. Rien n'est trop modeste : la même agence trace les plans d'un hôtel de ville et ceux d'un poste d'essence. Parmi les photographies de ses œuvres, l'annuaire Le Maroc en 1938 publie aussi l'immeuble de la Compagnie algérienne.

En février 1932, la revue Bâtir range l'immeuble de la Banque commerciale du Maroc dans sa rubrique « Chantiers », avec trois vues, et juge qu'il « a vraiment grande allure. Flanqué, sur sa façade principale de l'avenue Galliéni, de deux tours massives, il élève très haut la superposition de ses étages ». Elle en nomme les entreprises : F. Baille pour la construction, Léglise et Maria pour les marbres, Tossut pour la mosaïque, la Société anonyme de construction métallique pour la ferronnerie et la menuiserie métallique, les Grands Travaux électriques pour l'électricité, la Miroiterie générale du Maroc pour les glaces.
La Régie des tabacs (1932)

La Régie des tabacs, qui détient alors le monopole du tabac au Maroc, compte parmi les grands clients de l'agence : l'annuaire Le Maroc en 1938 range ses bâtiments de Casablanca, de Safi et d'Agadir parmi les travaux les plus récents de Boyer, et Le Petit Marocain la cite encore dans sa nécrologie, en 1947. Le bâtiment de Casablanca date de 1932 ; l'architecte Edmond Brion l'a surélevé en 1948, d'après Emmanuel Neiger et Pascal Plaza (2013). La Société marocaine des tabacs, héritière de l'ancienne Régie des tabacs, est aujourd'hui située au 87, rue Ahmed El Figuigui, à Casablanca.

Le même numéro de Bâtir publie la perspective d'ensemble du projet. La manufacture « émigrera prochainement vers les hauteurs de Mers-Sultan », où « se poursuit l'édification d'un ensemble imposant de constructions intelligemment réparties ». Un premier groupe de bâtiments, sur 1 650 mètres carrés, doit réunir les bureaux, le laboratoire, les réfectoires et des logements d'employés ; l'usine formera à elle seule un bloc indépendant de 7 500 mètres carrés ; un garage et des douches sont prévus.
L'immeuble Shell (1934)

Sur le boulevard de la Gare, l'actuel boulevard Mohammed V, la compagnie Royal Dutch Shell installe en 1934 son siège au Maroc dans un immeuble de Boyer. La façade épouse la courbe de la place sur laquelle elle ouvre, mais ses lignes restent rigoureuses : de longs bandeaux horizontaux soulignent chacun des cinq étages. Au dernier, au centre, une horloge est encadrée de deux coquilles, l'emblème de la compagnie inscrit dans la façade. Restauré, l'immeuble a rouvert le 5 décembre 2013 comme hôtel, sous le nom d'Hôtel Impérial.
Les Studios (1935)

Avenue Hassan II, Boyer construit en 1935 un immeuble dont il est lui-même le propriétaire, et y importe un programme déjà connu à Paris mais neuf à Casablanca : l'appartement en duplex. Ce ne sont pas des ateliers d'artistes, mais des logements pour célibataires et couples sans enfants — un fumoir, un boudoir, pas de chambre en plus. La double hauteur se lit en façade, où fenêtres et loggias sont groupées par quatre sous un même brise-soleil : ses « quatre étages en font huit ».
La formule répond à une demande précise : celle de nouveaux arrivants, souvent célibataires, en quête d'un logement moderne. Boyer l'avait déjà essayée avec les garçonnières à terrasse du huitième étage de l'Assayag (voir Casablanca, ville de célibataires). Le bâtiment, de style fonctionnel, prend à l'angle des rues des allures de navire — une image récurrente dans l'architecture des années 1930, où le paquebot incarnait le progrès.
L'Hôtel de ville : la synthèse
Confié à Boyer en 1927 à l'issue d'un concours et inauguré en 1937, l'Hôtel de ville — aujourd'hui résidence du Wali — rassemble les fils de son travail. Sa silhouette évoque le palais des Doges de Venise ; sa tour-horloge de cinquante mètres joue le rôle d'un minaret de la modernité ; ses bandeaux de fenêtres horizontaux, son décor et sa distribution empruntent à l'art arabo-andalou, mêlés à l'Art déco.
À l'intérieur, de part et d'autre de l'escalier principal, se font face deux grandes compositions de Jacques Majorelle consacrées à deux fêtes : le « Moussem » et « L'Haouache ». Les escaliers eux-mêmes sont dessinés dans l'esprit des paquebots. L'ensemble s'inscrit sur la place administrative, dont la composition s'achèvera en 1937 avec la Banque du Maroc d'Edmond Brion.
L'hôtel Anfa (1938) : le paquebot et la conférence
Sur la colline d'Anfa, qui domine la ville et l'océan, un palace avait été prévu dès le lotissement du quartier, au début des années 1910. À la fin des années 1920, ses propriétaires font appel à Boyer pour l'agrandir et le mettre au goût Art déco : un étage supplémentaire ouvert sur l'océan par une loggia qui court sur trois façades, des piliers aux chapiteaux à redents, empruntés aux médersas de Fès. En 1938, Boyer en donne une troisième version qui ne ressemble à rien de ce qu'il avait fait jusque-là : une architecture « paquebot », aux angles arrondis, dans la ligne du streamline d'Erich Mendelsohn. De loin, l'hôtel pouvait passer pour un navire à quai.
C'est là que se tient, du 14 au 24 janvier 1943, la conférence de Casablanca — ou conférence d'Anfa —, où Roosevelt et Churchill préparent la stratégie des Alliés, en présence des généraux Giraud et de Gaulle. L'annexe de l'hôtel, confiée elle aussi à Boyer, sera achevée en 1948 par Émile Duhon, dans la ligne qu'il avait tracée. L'hôtel n'existe plus : selon l'architecte Rachid Andaloussi, ancien président de Casamémoire, il a été rasé en 1964.
Une cinquantaine de chantiers
En 1938, l'annuaire Le Maroc en 1938 publie les « principaux travaux exécutés par M. Marius Boyer », sous l'adresse de son agence, avenue d'Amade — l'avenue de ses Studios. Aux immeubles déjà cités s'ajoutent ceux du Crédit du Maghreb, rue Colbert, de la Compagnie du Maroc, boulevard de Strasbourg, du Comptoir immobilier du Maroc, de la Mutuelle hypothécaire, du comte d'Harcourt ; des villas, boulevard Moulay-Youssef, rue d'Alger, à Anfa, et celle de Moses Assayag à Aïn-Sebaâ ; pour l'administration, les contrôles civils de Ben-Ahmed et de Boucheron, l'hôtel de ville de Fédala, la recette municipale de Casablanca ; plus loin, les hôtels Marhaba de Safi et de Taroudant, l'immeuble de l'Urbaine à Fès, un orphelinat à Aïn-Sebaâ. L'ensemble est évalué à quelque cent cinquante millions de francs. C'est l'une des agences les plus productives de Casablanca ; à la mort de Boyer, l'architecte Émile Duhon la reprendra.
Une évolution lisible
Mis dans l'ordre, ces chantiers racontent une trajectoire. Les années 1920 sont celles de l'ornement maîtrisé — colonnes, arcs, décors. Les années 1930 dépouillent progressivement l'écriture : à l'Assayag, l'effet ne vient plus du décor mais du volume, de la lumière et du vide entre les tours. À l'Hôtel de ville, enfin, Boyer réconcilie les deux registres dans un édifice public qui devait parler à toute la ville. L'hôtel Anfa, en 1938, montre qu'il savait encore changer de langue.
Marius Boyer s'éteint à Casablanca le 25 décembre 1947. Son dossier d'élève est conservé aux Archives nationales (AJ/52/416) et consultable sur AGORHA, la base de l'Institut national d'histoire de l'art.
Décembre 1947 : l'adieu du Petit Marocain

Dans son numéro des 25 et 26 décembre, le quotidien de Casablanca annonce sa mort en quelques lignes. Elles disent ce que les biographies taisent souvent. Boyer était au Maroc « depuis 1917 » — deux ans avant l'installation à Casablanca que retiennent la plupart des notices. « La confiance du Résident général et de ses confrères l'avait porté à la tête du Conseil de l'Ordre supérieur des Architectes » ; il « avait toujours suivi avec intérêt les débuts des jeunes architectes ». Il était officier de la Légion d'honneur et commandeur du Ouissam alaouite.
Pour résumer l'œuvre, le journal ne retient que quelques noms : l'Hôtel de ville, l'hôtel Anfa, la Régie des tabacs, les hôtels Marhaba d'Agadir et de Safi, l'immeuble Shell, la villa Grand — et « les immeubles Assayag », au pluriel. Avec les trois tours, il faut peut-être y entendre le second immeuble, de quatre étages, bâti de l'autre côté de la rue intérieure.
Foire aux questions
Quelles sont les principales œuvres de Marius Boyer à Casablanca ?
L'hôtel Volubilis (1920), l'hôtel Atlas (1922-1923), l'immeuble du Comptoir des Mines (1923), l'immeuble de La Vigie marocaine, le Cercle militaire, l'Hôtel de ville (confié en 1927 après concours, inauguré en 1937), l'immeuble El Glaoui (1928, avec Jean Balois), l'immeuble Lévy-Bendayan (1928), la villa El Mokri, la Banque commerciale du Maroc (1930), l'Immeuble Assayag (1930-1932), l'immeuble Shell (1934), le cinéma Le Vox et Les Studios (1935), l'hôtel Anfa (1938). La liste de ses travaux publiée en 1938 compte une cinquantaine de chantiers.
Pourquoi le cinéma Le Vox est-il important ?
Il fut, à son ouverture en 1935, le plus grand cinéma d'Afrique et devint rapidement un lieu de rendez-vous culturel de Casablanca.
Avec qui Boyer a-t-il travaillé ?
Il s'associe à Jean Balois entre 1925 et 1929, période durant laquelle naissent plusieurs de ses œuvres majeures.
Que voit-on à l'Hôtel de ville ?
Une silhouette inspirée du palais des Doges, une tour-horloge de cinquante mètres, des motifs arabo-andalous mêlés à l'Art déco, et, de part et d'autre de l'escalier principal, deux grandes compositions de Jacques Majorelle, le « Moussem » et « L'Haouache ».
Sources : Jean-Louis Cohen et Monique Eleb, « Casablanca. Mythes et figures d'une aventure urbaine », Éditions Hazan ; Édouard Sarrat, « Le Maroc en 1938 », Casablanca, Édition de l'Afrique du Nord illustrée, 1938, p. 86-90 ; Myriam Alila, « L'Anfa hôtel, ces murs qui ne peuvent plus parler », Quid.ma, 7 mars 2021 ; Wikipédia, articles « Marius Boyer », « Immeuble Shell » et « Cinema Vox (Casablanca) » ; carte postale « Le Cercle militaire (archit. Boyer et Laprade) » ; Archives nationales, AJ/52/416, dossier d'élève de Marius Boyer (AGORHA, INHA) ; Emmanuel Neiger et Pascal Plaza, « Marius Boyer », Architectes du Maroc, juillet 2013 (groupe « Casablanca Histoire et Architecture ») ; Bâtir, revue marocaine d'architecture, nouvelle série, n° 1, février 1932.
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