Été 1934 : l’Assayag se remplit

Un bureau de transport des céréales, une famille et ses domestiques, un cafetier, des voisins qui protestent : les premiers habitants de l’immeuble, d’après la presse de Casablanca.

📑 Sommaire
    L’Immeuble Assayag en 1935 : les trois tours blanches à gradins au-dessus de l’avenue Poeymirau, quelques voitures et passants devant les arcades
    « Immeuble Assayag, architecte Boyer. Photo Flandrin. » L’immeuble tel que l’ont connu ses premiers habitants, publié dans La Vigie marocaine du 31 janvier 1935.

    Un immeuble ne commence pas à vivre le jour où l’on retire les échafaudages, mais le jour où l’on y reçoit son courrier. Pour l’Assayag, ce moment se lit dans les journaux de Casablanca de l’été 1934 : un changement d’adresse, des petites annonces, une ligne du registre du commerce. Ce sont des textes minuscules, perdus entre les cours des céréales et les programmes de cinéma. Mis bout à bout, ils racontent comment la maison s’est remplie.

    10 juin 1934 : la première adresse

    La plus ancienne mention de l’immeuble que nous ayons trouvée dans la presse tient en deux lignes. Le 10 juin 1934, Le Petit Marocain publie, sous le titre « Changement d’adresse », l’avis suivant : « Les bureaux Haïm […] Pinto, Transports, transit rapide et agréage de céréales, sont transférés avenue Poeymirau (immeuble Assayag) ».

    Le premier occupant connu de l’Assayag est donc une maison de transport et de négoce des grains. Rien d’étonnant : l’immeuble est à quelques minutes du port, au bord du quartier où se concentrent alors les comptoirs et les entrepôts, celui qui deviendra Derb Omar. Le commerce s’installe en bas ; les familles arrivent au-dessus.

    Mme Bartholomé, deuxième étage, escalier B

    Elles arrivent vite. Le 29 juin 1934, La Vigie marocaine passe cette annonce : « On demande femme de chambre européenne chez Mme Bartholomé, avenue Poeymirau, immeuble Assayag, 2e étage ». Le 30 novembre, puis le 5 décembre, Mme Bartholomé cherche encore, cette fois une « bonne à tout faire », au 52, avenue Poeymirau, immeuble Assayag, 2e étage, escalier B.

    Ces petites annonces sont précieuses à deux titres. Elles donnent la plus ancienne trace des lettres qui désignent encore les escaliers de la maison. Et elles montrent l’adresse en train de changer : en février 1935, la même annonce indique le 46, avenue Poeymirau. L’immeuble a changé de numéro sans bouger d’un mètre ; nous racontons ces adresses successives sur la page des visites.

    Elles disent aussi la vie d’un appartement de 1934 : une famille qui emploie du personnel, dans un immeuble qui a prévu, au huitième étage, des chambres de bonnes à côté des buanderies communes.

    Pierre Héritier et le « Bar du Rialto »

    En septembre, c’est le registre du commerce qui donne un autre nom. Le 15 puis le 30 septembre 1934, Le Petit Marocain annonce qu’un acte du 18 août 1934 a été enregistré : M. Pierre Héritier, « demeurant à Casablanca, rue Pœymireau, immeuble Assayag », vend à Mme Laurence Ramon, épouse de M. Antoine Borde, un fonds de commerce de café situé « rue Roget, immeuble du Rialto-Cinéma, dénommé “Bar du Rialto” ».

    L’un des premiers locataires de l’Assayag tenait donc le bar du Rialto, la grande salle de cinéma de la rue Roget. Le centre de Casablanca des années 1930 tient dans ces quelques rues : on habite les tours de Boyer, on travaille à deux pas, au café d’un cinéma.

    Un jardinier pour la villa Assayag

    Le 5 décembre 1934, sur la même page de La Vigie marocaine que l’annonce de Mme Bartholomé, une autre ligne porte le nom de la famille : « On demande jardinier européen, disponible deux jours par semaine, Villa Assayag, Aïn-Seba, route de Rabat, km 6,500 ». C’est la villa du commanditaire de l’immeuble, Moses Assayag, que Marius Boyer construit aussi pour lui à Aïn-Sebaâ. L’immeuble en ville, la maison à la campagne : la même semaine, les deux cherchent du personnel.

    Janvier 1935 : la première plainte

    Six mois après les premiers occupants arrive la première réclamation. Le 4 janvier 1935, dans sa rubrique « Casablanca en musant », Le Petit Marocain écrit : « Les locataires de l’immeuble Assayag, avenue Poeymirau, ainsi que ceux des immeubles environnants sont outrés. » Il paraît, poursuit le journal, que « sur le terrain de l’ancien cimetière, sur lequel plongent leurs regards, se passent des choses épouvantables », et « de leurs fenêtres, les locataires “visionnent” toutes ces horreurs et s’en plaignent ». Le passage que nous avons pu lire ne dit pas lesquelles.

    La hauteur, qui faisait la fierté de l’immeuble, avait son revers : du sixième étage, on voit tout. Trois semaines plus tard, le 31 janvier, la presse publie la photographie de Flandrin et vante les prises électriques de chaque pièce ; nous le racontons dans « 1935 : une prise dans chaque cuisine ».

    Ce que racontent ces quelques lignes

    En six mois, la presse fait apparaître un bureau de transport des céréales, une famille et ses domestiques, un cafetier, un jardinier à recruter, des voisins qui protestent. C’est exactement l’immeuble de rapport que Boyer avait dessiné : le commerce en bas, les familles dans les étages, le service sous les toits. Les années suivantes, d’autres viendront : le ténor Eric Audouin et ses cours de chant dès mars 1935, l’Office chérifien d’exportation à l’angle de la rue de l’Horloge, le sculpteur François Cogné, que nous retrouvons sur la page « Les ateliers de l’Assayag ».

    Si l’un de ces noms est celui de votre famille, si vous avez une photographie de l’immeuble dans les années 1930, écrivez-nous.

    Sources : Le Petit Marocain, 10 juin 1934 (p. 2), 15 septembre 1934 (p. 8), 30 septembre 1934 (p. 9), 4 janvier 1935 (p. 4) ; La Vigie marocaine, 29 juin 1934 (p. 6), 30 novembre 1934 (p. 9), 5 décembre 1934 (p. 8), 31 janvier 1935 (p. 12), 26 février 1935 (p. 8) — gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France. Citations d’après l’OCR de Gallica, les passages manquants sont indiqués par […].

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