La rue de l’Horloge, la rue de l’Assayag avant les boulevards

Jugée « boiteuse » dès 1915, doublée par le boulevard de la Gare, l’actuelle rue Allal Ben Abdellah a pourtant vu naître en dix ans le Syndicat immobilier, l’immeuble du Glaoui, les coupoles de Lévy et Charbon et les tours de l’Assayag.

📑 Sommaire

    Chez Jean-Louis Cohen et Monique Eleb, l’adresse de l’Immeuble Assayag s’écrit à l’ancienne : « avenue de la Marine, rues de l’Horloge et Léon l’Africain ». La rue de l’Horloge, c’est l’actuelle rue Allal Ben Abdellah, où s’ouvre encore l’une des deux rampes du garage souterrain. Une rue plus ancienne que les grands boulevards, jugée boiteuse dès 1915, et le long de laquelle se sont pourtant élevés, en une dizaine d’années, quelques-uns des immeubles les plus singuliers de Casablanca.

    Une « rue boiteuse »

    Vue ancienne colorisée : cimetière musulman de Sidi Belyout et ex-rue de l’Horloge, actuelle rue Allal Ben Abdellah
    L’ancienne rue de l’Horloge, aujourd’hui rue Allal Ben Abdellah, derrière le cimetière musulman de Sidi Belyout.

    En 1915, dans un texte intitulé « Une ville française moderne », Maître Favrot s’indigne : entre la place de France, le cœur de la ville — l’actuelle place des Nations unies —, et la gare, rien n’a été prévu qu’« une rue boiteuse et mal venue, la rue de l’Horloge ». Il réclame une artère d’au moins 25 mètres, « l’épine dorsale de la ville commerciale ». Ce sera le boulevard de la Gare, l’actuel boulevard Mohammed V, dont le tracé passe par un remembrement des terrains que Cohen et Eleb jugent exemplaire. Autour de la vieille rue, les propriétaires du « quartier de l’Horloge » se regroupent en association syndicale ; leurs plans sont approuvés en 1916.

    Une tour pour repère

    La rue tient vraisemblablement son nom de la tour de l’Horloge de la place de France. Pour les deux historiens, cette tour est le premier signal de l’entrée de Casablanca dans les réseaux modernes ; s’y ajoutent le phare d’El Hank, couronné par Albert Laprade en 1916, puis les tours de la gare (1928) et de l’hôtel de ville (1936), qui dessineront un triangle au-dessus du centre. Au débouché du boulevard du IVe-Zouaves sur la place, la tour se dresse au milieu, l’hôtel Excelsior sur sa gauche.

    Vue aérienne ancienne de la place de France à Casablanca, avec la tour de l’Horloge au premier plan
    La place de France et sa tour de l’Horloge vues d’avion, carte postale ancienne.

    Angelots et chardons

    Les premiers immeubles de la rue suivent le goût parisien d’avant 1914, écrivent Cohen et Eleb. Certains débordent d’angelots, de corbeilles de fruits et de gerbes de fleurs, où alternent têtes de lion et coquillages ; d’autres préfèrent un répertoire plus moderne de chardons et de lianes, scandé de pilastres et de balustres néoclassiques.

    1922 : le Syndicat immobilier, à l’angle du boulevard

    À l’angle du boulevard de la Gare et de la rue de l’Horloge, Pierre Ancelle et les frères de Montarnal construisent en 1922 l’immeuble du Syndicat immobilier de Casablanca : des boutiques, un seul étage d’habitation, une cour pour la lumière. La façade à encorbellements, couronnée de frontons à zelliges géométriques et d’un petit auvent de tuiles vertes, reprend des thèmes marocains, et l’arcade respecte la servitude imposée au boulevard. L’immeuble abritera un temps les Galeries Lafayette. Pour les historiens, il appartient à la première couche, assez basse, de la ville nouvelle, et illustre la diffusion de l’immeuble d’angle, « monument d’architecture domestique ».

    1928 : l’immeuble du Glaoui et son passage

    Entre le boulevard de la Gare, la rue Nolly et la rue de l’Horloge, Marius Boyer, « l’architecte le plus prolifique et le plus original de la ville », élève avec Balois l’immeuble du Glaoui, pacha de Marrakech — en 1928 selon Cohen et Eleb. Des tourelles y abritent les séjours à deux niveaux des appartements du cinquième étage, une composition qui deviendra un temps la signature de Boyer. Loggias, colonnes, zelliges et sculptures géométriques en font « un étonnant monument habité ». Au cœur de l’îlot s’ouvre le premier des passages d’immeubles de la ville : couvert de pavés de verre, rythmé de rotondes, avec des galeries éclairées par des luminaires prismatiques.

    1929 : les coupoles de Lévy et Charbon

    Dans l’axe de la rue de l’Horloge, Ignacio Sansone et Paul Busuttil construisent en 1929 l’immeuble-îlot Lévy et Charbon, que l’on trouve aussi sous le nom de Charbon et Lévy. Ses coupoles de zelliges bruns et bleus marquent les angles d’une place. Pour Cohen et Eleb, elles manifestent la transgression des restrictions de hauteur longtemps imposées aux juifs, tenus au statut de dhimmi — une histoire que nous racontons dans « Du mellah aux tours ». Les observateurs de l’époque y voient un rappel des grands immeubles des nouveaux quartiers de l’ouest parisien, que copient les Sud-Américains. Derrière ce luxe, pourtant, les appartements n’ont que deux ou trois pièces, et les salles à manger, parfois logées dans les tourelles à bow-windows, font office de salons.

    À l’angle, l’Assayag

    L’Assayag s’élève de 1930 à 1932 à l’angle de l’avenue de la Marine et de la rue de l’Horloge. Une carte postale des environs de 1932, publiée par Cohen et Eleb, montre cet angle : à gauche l’Assayag, à droite l’immeuble Lévy et Charbon ; les duplex du couronnement ont vue sur le port et sur les coupoles de zellige du voisinage. Les cartes Photo Flandrin, elles, titrent « Angle de la rue de l’Horloge et avenue Poeymirau » : plusieurs sont réunies dans l’album des cartes postales anciennes.

    Carte postale ancienne : les tours de l’Immeuble Assayag et, à droite, un immeuble à coupole
    Les tours de l’Assayag et, à droite, un immeuble à coupole : sur une carte du même angle, vers 1932, Cohen et Eleb identifient l’immeuble Lévy et Charbon. Au loin, les grues du port.

    La rue d’aujourd’hui

    Devenue rue Allal Ben Abdellah, l’ancienne rue de l’Horloge longe toujours l’arrière du Marché central, dont la façade principale donne sur le boulevard Mohammed V. Sur ses bords se sont succédé l’immeuble d’angle de 1922, le Glaoui de 1928, les coupoles de 1929 et les tours de l’Assayag : dix ans d’architecture casablancaise, de l’ornement parisien aux gradins modernes, le long d’une rue que l’on jugeait trop modeste pour être une artère.

    Foire aux questions

    Quel est le nom actuel de la rue de l’Horloge, à Casablanca ?

    Rue Allal Ben Abdellah. Elle longe l’arrière du Marché central, dont la façade principale donne sur le boulevard Mohammed V, l’ancien boulevard de la Gare.

    Pourquoi le boulevard de la Gare a-t-il été percé ?

    Parce qu’entre la place de France et la gare il n’existait que la rue de l’Horloge, jugée en 1915 « boiteuse et mal venue » ; Maître Favrot réclamait une artère d’au moins 25 mètres.

    Quels immeubles remarquables bordaient la rue de l’Horloge ?

    L’immeuble du Syndicat immobilier (Ancelle et les frères de Montarnal, 1922), l’immeuble du Glaoui (Boyer et Balois, 1928), l’immeuble-îlot Lévy et Charbon (Sansone et Busuttil, 1929) et l’Immeuble Assayag (Boyer, 1930-1932).

    Où se trouve l’Immeuble Assayag par rapport à la rue de l’Horloge ?

    À l’angle de l’ancienne rue de l’Horloge et de l’ancienne avenue de la Marine, aujourd’hui rue Allal Ben Abdellah et boulevard Hassan Seghir.

    Sources : Jean-Louis Cohen et Monique Eleb, Casablanca. Mythes et figures d’une aventure urbaine, Hazan, p. 103-109 et chapitres « Habiter la ville nouvelle : les années 1920 » et « Des arts décoratifs à la modernité » ; les auteurs citent notamment Me C. Favrot, « Une ville française moderne ». Noms actuels des rues : Wikipédia, « Marché central de Casablanca ». Cartes postales anciennes réunies en ligne (Photo Flandrin et autres éditeurs), reproductions publiées sur delcampe.net.

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