Dans les archives de l’immeuble se trouve une coupure de presse. Elle raconte que le lundi 21 septembre 1953, à 18 h 40, une bombe a explosé dans la cage de l’Escalier A, blessant le gardien marocain de la maison.
Le fragment ne porte ni le nom du journal ni la date, et cette page l’a d’abord daté de 1952. La presse de Casablanca numérisée sur Gallica a levé le doute : c’est Le Petit Marocain du mardi 22 septembre 1953, pages 1 et 2, et deux autres quotidiens racontent le même attentat le même matin. Nous publions donc le document, ce que les autres journaux y ajoutent, le contexte de l’automne 1953 — et ce qui reste à établir.

Ce que dit la coupure
L’article s’ouvre sur un rappel : l’engin de l’immeuble n’était pas le premier. « L’engin qui explosa aux Municipaux de Casablanca donna le signal d’une série d’attentats à la bombe qui se poursuivit boulevard de Suez, à Aïn Chock et dans une école coranique. »
Puis vient la scène. Il est 18 h 40, le quartier du Marché central entend la déflagration. Dans l’immeuble, toutes les vitres sont brisées. Les locataires sortent sur les paliers et se rassurent comme ils peuvent : « Une bouteille de gaz a sauté dans une cuisine ! » Quelqu’un se souvient alors de l’explosion survenue « quelques semaines auparavant dans l’incinérateur des ordures » — celle-là même, dans les sous-sols du bâtiment.
Jamma, le gardien
Le nom du blessé tient en un mot dans le journal : Jamma, gardien marocain de l’immeuble. Il sortait de l’ascenseur au rez-de-chaussée. Le texte le décrit boitillant vers la sortie et s’effondrant avant d’avoir franchi le seuil, la cuisse ouverte par des éclats de pierre et de verre.
Une foule se précipite « vers le grand building de huit étages, surmonté de trois tours caractéristiques ». On presse le blessé de questions. Il ne peut que répéter : « Je sortais de l’ascenseur. Cela a sauté ! »
Les pompiers arrivent, l’ambulance l’emmène à l’hôpital Maurice Gaud — l’établissement qui deviendra, après 1956 et sa fusion avec l’hôpital Jules Colombani, le cœur de l’actuel CHU Ibn Rochd.

L’enquête
Le journal nomme les policiers dépêchés sur place : MM. Tossan, commissaire divisionnaire, chef de la Sûreté ; le commissaire Bergerot, chef de la police mobile ; Capel, commandant des gardiens de la paix ; Campet, commissaire de permanence.
Les recherches se dirigent aussitôt vers « l’escalier en colimaçon de la montée A, d’où venait le gardien ». Les constatations sont précises. Le garde-fou de ciment qui entoure la cage d’escalier plongeant vers la cave est fissuré et déplacé à hauteur de la cage d’ascenseur. Le mur est criblé d’éclats, le sol cimenté endommagé ; on y ramasse un morceau de métal tordu. Les dégâts remontent, dans la cage d’escalier, jusqu’au cinquième étage.
L’engin
Sur une marche, à mi-hauteur entre le rez-de-chaussée et le sous-sol, un policier retrouve ce qu’il reste de la bombe. La description est d’un artisanat sommaire et parfaitement daté :
« On pouvait reconstituer un bidon métallique d’une trentaine de centimètres de hauteur, du genre de ceux utilisés pour transporter du parfum. Le bouchon était traversé par un cordon Bickford. L’engin devait être empli d’explosif et de petits cailloux. Il s’en dégageait une odeur rappelant celui de la pomme. »
Un bidon à parfum, une mèche lente, des cailloux en guise d’éclats. Rien d’industriel : un objet fabriqué à la main, posé dans un escalier.

Contre qui ?
La question occupe la fin de l’article, et elle reste ouverte. Le gérant de l’immeuble, M. Maléa, est entendu le premier. Il dit du gardien qu’il lui donnait toute satisfaction depuis une quinzaine de mois, et surtout qu’il avait, dès son entrée en service, « mené une lutte vigoureuse pour déloger des sous-sols une pègre oisive qui cherchait à y établir son quartier général ». Il avait même récemment contribué à faire arrêter deux individus suspects.
Le journaliste envisage donc que la bombe visait le gardien lui-même — puis écarte l’hypothèse pour une raison de bon sens : l’engin avait été déposé « en un lieu où son passage était problématique ».
Reste un dernier élément, et c’est le plus troublant. Un locataire déclare spontanément aux enquêteurs que sa femme et sa belle-mère ont vu à deux reprises — vers 15 heures, puis cinq minutes avant l’explosion — un homme en blouse grise rôder au pied de l’escalier. Les deux femmes affirment qu’elles pourraient le reconnaître. L’article se termine sur une question restée sans réponse : « Est-ce le même que l’on a déjà signalé lors des précédents attentats ? »
Trois journaux, le même matin
Le 22 septembre, deux autres quotidiens de Casablanca rapportent l’attentat. La Vigie marocaine, en page 4, donne la même heure, « vers 18 h 40 », et les mêmes policiers. Elle appelle le gardien « Djema » et rapporte ce qu’il a pu dire avant d’être hospitalisé : plusieurs hommes avaient tenté ces derniers temps de s’installer dans les sous-sols et s’étaient heurtés à sa vigilance. Une locataire affirme avoir vu un Marocain rôder au pied de l’escalier cinq minutes avant l’explosion.
Maroc-Presse en parle en première page, avec une autre heure — « vers 17 h 45 » — et une autre mécanique : l’engin, « de fabrication locale », aurait détoné dans la cage de l’ascenseur au moment où la cabine arrivait au rez-de-chaussée, l’écrasant sans doute. Le blessé, « Si Djema », n’y est que « légèrement » atteint.
L’heure, le numéro de la porte — 18 pour Le Petit Marocain, 16 pour les deux autres —, l’orthographe du nom, la gravité de la blessure : sur ces détails, les journaux divergent. Sur l’essentiel, ils disent la même chose.
Les suites
Le 1er octobre, Le Petit Marocain fait le compte des affaires qui attendent la brigade antiterroriste de la police de Casablanca — neuf hommes, dont quatre inspecteurs marocains : les bombes des Municipaux, d’Aïn-Chok, chez le docteur Diouri, place Administrative, chez deux muezzins, « à l’immeuble Assayag », et une série d’attaques à main armée contre des commerçants, le directeur d’un journal et un inspecteur de police. « En toutes ces affaires, il s’agit d’une seule et unique organisation », affirme le journal, sans la nommer.
Le 21 octobre, Maroc-Presse décrit une nouvelle bombe, un bidon d’essence de cinq litres bourré de poudre, de terre et de morceaux de fer, qui vient d’exploser dans le couloir d’un immeuble de la rue Burger. Elle « s’apparente », écrit le journal, « à celle qui fit récemment explosion dans l’immeuble Assayag ».
Casablanca, automne 1953
Le contexte, lui, est solidement documenté. Depuis les émeutes des Carrières Centrales, en décembre 1952, après l’assassinat en Tunisie du syndicaliste Ferhat Hached, la tension ne retombe plus. Le 20 août 1953, les autorités du protectorat déposent le sultan Sidi Mohammed ben Youssef — le futur Mohammed V — et l’envoient en exil ; Mohammed ben Arafa est installé à sa place.
Cinq jours plus tard, le 25 août, à 16 heures, un engin explose dans les toilettes des Services municipaux, à l’Hôtel de ville — celui de Marius Boyer, l’architecte de l’Assayag. « Beaucoup de bruit, peu de dégâts », titre Le Petit Marocain ; c’est pourtant cette explosion que le même journal désignera, un mois plus tard, comme le « signal » de la série. Le 11 septembre, à Rabat, Allal ben Abdallah se jette sur le cortège du nouveau sultan et tombe sous les balles ; une rue qui longe aujourd’hui l’Assayag porte son nom. Dix jours plus tard, c’est au tour de l’immeuble.
Pour la presse du protectorat, ce sont des « attentats terroristes » ; l’histoire marocaine y voit les débuts de la résistance armée urbaine, qui répond à l’exil du sultan. Le 24 décembre 1953, la bombe du Marché central, à quelques rues de l’Assayag, fera de nombreuses victimes. Le sultan rentrera d’exil en novembre 1955 ; le Maroc sera indépendant le 2 mars 1956.
Ce que nous ne savons pas
Il faut le dire clairement, parce que c’est la moitié de l’intérêt de ce document.
- Qui a posé l’engin. La presse évoque « une seule et unique organisation » sans la nommer ; nous ne savons pas si l’enquête a abouti, ni si un procès a suivi.
- L’explosion de l’incinérateur, « quelques semaines auparavant », n’apparaît dans aucun autre journal que nous ayons consulté.
- Ce qu’est devenu le gardien, Jamma ou Djema : nous n’avons trouvé aucune nouvelle de lui après le 22 septembre.
- La porte : 18 pour Le Petit Marocain, 16 pour La Vigie marocaine et Maroc-Presse. Les entrées connues de l’immeuble sur l’avenue sont le 14 et le 18.
Où chercher
C’est la presse numérisée qui a permis de dater la coupure : Le Petit Marocain, La Vigie marocaine et Maroc-Presse se lisent sur Gallica, jour après jour. La suite est dans les archives du protectorat, conservées au Centre des archives diplomatiques de Nantes : les rapports de la Sûreté de Casablanca pour l’automne 1953 devraient dire ce qu’est devenue l’enquête.
Si vous savez ce qu’est devenu Jamma, si un aïeul vous a parlé de cette soirée — écrivez-nous. Cette page existe pour être complétée.
Une note sur l’adresse
Un détail de la coupure mérite d’être relevé : le journal situe l’explosion « dans l’immeuble Assayag, au n° 18 de l’avenue Poeymirau ». Deux informations s’y trouvent. La rue portait alors le nom du général Poeymirau — c’est l’actuelle rue Hassan Seghir. Et le numéro 18 est bien l’une des deux entrées de l’immeuble, l’autre étant le 14 : c’est de là que vient l’adresse 1418 qui figure aujourd’hui sur les documents officiels. La page des visites détaille ce point.
Le vocabulaire, lui aussi, a bougé. Le journal écrit « la montée A » — le mot qu’employaient les Casablancais de 1953. Dans la maison, on a toujours dit l’Escalier A, et c’est cette forme que nous gardons ici.
Enfin, la formule du journaliste — « le grand building de huit étages, surmonté de trois tours caractéristiques » — rejoint exactement ce que l’on sait du bâtiment : au-dessus des commerces, six étages d’appartements, un septième de studios, un huitième de garçonnières, de buanderies et de chambres de bonnes, puis, dans les tours, les duplex des deux derniers niveaux. En 1953 déjà, on comptait les étages comme aujourd’hui.
Sources : Le Petit Marocain, 22 septembre 1953, p. 1–2 (l’article dont est tirée la coupure conservée dans les archives de l’immeuble), 26 et 27 août 1953 (l’engin des Municipaux), 1er octobre 1953, p. 5 ; La Vigie marocaine, 22 septembre 1953, p. 4 ; Maroc-Presse, 22 septembre 1953, p. 1, et 21 octobre 1953, p. 3 — gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France ; pour le contexte : travaux sur les émeutes des Carrières Centrales de décembre 1952, sur la déposition du sultan Sidi Mohammed ben Youssef et sur la résistance armée urbaine de 1953-1955 ; notice de l’hôpital Maurice Gaud, devenu CHU Ibn Rochd. La photographie colorisée est un traitement moderne du cliché de presse en noir et blanc.
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