Le granito est le sol des paliers de l'Assayag. Le mot est celui de Casablanca ; ailleurs on dit terrazzo. C'est un sol coulé sur place, en deux couches : sur la dalle de béton, un lit de mortier ; au-dessus, un à deux centimètres de ciment teinté dans lequel on a mêlé des éclats de marbre de plusieurs couleurs. Après quelques jours de prise, on ponce la surface à la meule, de plus en plus fin, jusqu'à ce que les éclats apparaissent tranchés net ; on bouche les pores au coulis de ciment, puis on polit. Il n'y a pas de carreaux : la surface est continue, et le dessin est fixé d'avance par des séparateurs. Dans un terrazzo, ce sont le plus souvent des baguettes de laiton ou de zinc, qui tiennent chaque couleur dans ses limites et fractionnent la dalle pour qu'elle ne fissure pas en séchant ; à l'Assayag, ce sont des rangées de petites tesselles de céramique, jaunes, bleues, ocre ou grenat.
La technique vient de Venise, où l'on remployait dès la Renaissance les chutes de marbre dans les sols des palais. Des artisans italiens l'ont répandue dans toute la Méditerranée ; entre les deux guerres, à Casablanca, on la trouve dans la plupart des immeubles, des halls aux marches d'escalier, parce qu'elle est solide, lavable, sans joints où la poussière s'arrête, et parce qu'elle permet un décor sans ornement rapporté : la couleur et la géométrie sont dans la matière même.
À l'Assayag, le même sol couvre les paliers de tous les étages et fait le tour de l'escalier circulaire, dont chaque étage compte vingt et une marches de marbre, chacune taillée d'un seul bloc. Il assemble quelques motifs : des trapèzes rouge-brun sur fond noir, cernés d'un filet de mosaïque jaune, dont la bordure suit la courbe du mur ; un champ ocre à gros éclats à côté d'un champ rouge-brun à grain fin, séparés par des filets de tesselles bleues, ocre et grenat ; des bandes noires qui découpent le rouge-brun devant le vitrail de l'escalier. Le décor ne s'arrête pas au sol : le pied du mur est une plinthe à gorge, arrondie en creux, coulée dans le même granito noir que la bordure, et une rangée de tesselles bleues et ocre marque la ligne où l'enduit rugueux commence.
Le fin filet jaune qui cerne les trapèzes, que nous avions d'abord décrit comme un joint de métal doré, est lui aussi une rangée de tesselles ; les photographies de près le montrent. C'est le sol d'origine, coulé en 1930 avec l'immeuble : un granito ne se remplace pas, il se répare et se reponce, et rien, sur ces paliers, ne signale une reprise.
Cet album fait partie de l'inventaire Le détail Art déco.